Grainville, pour se faire imprimer, s’était adressé à Bernardin de Saint-Pierre, qui avait épousé sa sœur, et il lui avait envoyé son livre. L’auteur de Paul et Virginie le lut probablement, car il se mit en quête, il recommanda le livre. Il trouva un libraire, mais non pas un public. A peine quatre ou cinq exemplaires sortirent du magasin.

Pour saisir l’attention du public, l’arracher un moment à ses préoccupations, il eût fallu, du moins, un livre ridicule, comme avait été celui d’Atala, dans la première édition qu’a supprimée l’auteur. Grainville échappa entièrement à l’attention de la critique. Personne ne blâma, ne loua. Tous négligèrent également le seul livre du temps dont la composition fût originale.

Cet oubli, ce silence, furent, pour l’auteur le coup de grâce. Il se tint condamné sans appel par le sort. Son poème, son espoir et sa consolation dans ses sombres et dernières années, ce fidèle compagnon, ce noble ami, qui l’avait souvent relevé, dont la flamme le réchauffait encore à son foyer glacé, son poème, dis-je, l’avait quitté ; il était parti, hélas ! pour faire naufrage !… Il faut avoir produit soi-même pour savoir la tristesse de l’écrivain qui, son livre achevé, s’en sépare pour toujours et reste solitaire, privé du fils de sa pensée.

Toutes les réalités odieuses de sa situation le ressaisirent alors. Il recommença à sentir la faim, le froid. Il se retrouva vieux, dénué, misérable, seul. Que dis-je ? non, pas seul. La chétive habitation que la pension, l’école avait remplie, n’était plus occupée par le seul Grainville. Elle était divisée, comme la plupart des maisons du bas Amiens, entre plusieurs ménages d’une population indigente, bruyante, sale, presque toujours ivre. Grainville, relégué dans un rez-de-chaussée humide et sombre, à travers les faibles cloisons, avait tous les bruits, les échos, les contre-coups de cet enfer, cris des enfants, querelles des parents, commérages des femmes. Si différent de ses voisins, il devenait un objet de risée. On se moquait du vieux. On le singeait, on l’épiait. Il le croyait du moins. Il supposait que ses voisins rapportaient à ses ennemis tout ce qu’il pouvait dire ou faire, en amusaient la ville. Au coin même de son foyer, il ne se croyait pas en sûreté ; il disait à sa femme : « Parle bas, on écoute. »

Dans cette vie intolérable, qu’il eût quittée cent fois, sa femme le retenait encore. Peu à peu, cependant, autant qu’on peut conjecturer, il se dit qu’après tout, seule, peut-être, elle serait moins malheureuse, qu’elle échapperait mieux à la dure malédiction qui avait pesé sur lui. Prévision très juste. Madame de Grainville, aimable et cultivée, trouva, après la mort de son mari, de faciles moyens d’existence.

Grainville, depuis longtemps, avait la fièvre et ne dormait plus : « Le 1er février 1805, à deux heures du matin, pendant une froide nuit, sous un vent glacé de tempête, il se leva pour rafraîchir sa tête ardente aux intempéries de la saison. Il traversa le misérable jardinet abandonné, ouvrit doucement la porte : la referma doucement et en mit la clé dans la poche de son seul vêtement. Des jeunes gens attardés qui passaient de l’autre côté, revenant d’une des folles soirées du carnaval, virent alors un spectre assez étrange qui se glissait sur le revers opposé, et, un instant après, ils entendirent un bruit pareil à celui d’un corps qui tombe. Le lendemain, quand les bateliers arrivèrent à leurs travaux, ils remarquèrent quelque chose qui flottait entre les glaces brisées, et ils le ramenèrent du harpon qui arme leurs longs pieux. C’était Grainville. »

Le mort fut, sans cérémonie, mené au cimetière.

On en parla le jour. Le soir, dans les salons, les dames s’accordèrent à dire que l’événement était triste, mais qu’enfin c’était à une juste punition de Dieu. Ce fut toute l’oraison funèbre.

Peu après, un étranger, un antiquaire anglais, chercheur infatigable des curiosités littéraires, le chevalier Krofft, vint résider à Amiens. Il connaissait le Dernier homme. Il demanda avidement à voir l’original et puissant créateur du poème qu’il considérait comme la seule épopée moderne. Hélas ! il n’était plus !… Krofft pleura amèrement : « Ah ! dit-il, je l’aurais sauvé ! »

Sort cruel ! on quitte la vie la veille du jour peut-être qui l’aurait rendue chère !