Krofft n’eut pas de bonheur. Il arrivait toujours trop tard, et seulement pour enterrer les morts. Déjà en Angleterre, il avait découvert, admiré les poésies de Chatterton, lorsque ce jeune poète venait de s’ôter la vie.
Aujourd’hui bien inconnu, Krofft, vivra par cette larme que seul il versa sur Grainville, lorsque personne en France ne s’était intéressé encore à l’homme ni au poème. Dans ses notes sur Horace, l’Anglais enthousiaste, s’élevant au-dessus de tout amour-propre national, a dit ce mot sur le poème français : « Il ira jusqu’au dernier homme, jusqu’à la fin du monde, plus sûrement que celui de Milton. »
LIVRE II
ANGLETERRE. FRANCE (1798-1805)
CHAPITRE PREMIER
MALTHUS (1798)
L’année 1798, l’année où je naquis, restera par un signe lugubre, comme celle où les deux plus grandes nations poussèrent le cri de la désolation, le cri des extrêmes misères, un appel à la mort, l’anathème à la vie, à la fécondité, un appel à la fin prochaine.
Cette année où Grainville, d’une voix défaillante, commença son poème funèbre, est celle où un homme grave, un fellow de Cambridge, le professeur Malthus, dans une grande aisance personnelle, du fond de son repos, fait un précepte de l’appel à la mort, au célibat, à la stérilité.
Cela se comprend mieux pour la France, après tant de déchirements intérieurs.
Mais l’Angleterre, la maîtresse des Indes et la reine des mers, qui, partout, a supplanté la France, comment expliquer son cri de désespoir ? Je sais bien que l’Inde, épuisée par les établissements de Cornwallis, ne rapportait que par les places données à une certaine bourgeoisie, cliente de la couronne ; je sais qu’en 97 la grande révolte de la flotte avait imposé des réformes coûteuses, qu’enfin le complot royaliste en fructidor avait exigé de l’Angleterre une horrible saignée d’argent. Elle se trouvait dans la position de ces grands propriétaires qui, ayant d’énormes fortunes et des dettes immenses, semblent toujours aux abois. M. Pitt, avec un rire diabolique, disait à ce peuple si riche et affamé : « Réjouissez-vous ! les Français, en prenant la Hollande, vous donnent un monde, une seconde Inde, les colonies hollandaises, Java, riche trésor, l’ombilic de la terre, d’où les richesses vous viendront par torrents. »
A cet hymne de joie qu’on eût cru ironique, l’Irlande répondait en montrant ses champs dévastés, ses pommes de terre que l’on plantait alors, et l’Écosse son pain d’avoine. Déjà on ne pouvait plus vivre dans les hautes terres ; les highlands descendaient et augmentaient la pénurie d’en bas. Les hommes, s’ils ne faisaient un peu de pêche, s’engageaient pour aller mourir aux Indes. Sauf Glascow, Édimbourg, le désert se faisait. Les femmes, surtout, sèches et sobres, peu à peu rétrécissaient leurs estomacs, ou pieusement mouraient sans se plaindre. Ces pauvres désolées, sur une terre qui n’avait plus d’hommes, refaisaient des couvents industriels, où leur patiente adresse et leur égalité admirable dans le tissage, créa le fil d’Écosse, recherché dans toute l’Europe.
L’Angleterre ne sait pas jeûner, comme l’Écosse. Chez elle se forma un être qui n’est tel nulle part ailleurs : le pauvre, dont l’industrie est de lever des contributions par paroisses, sur les gens aisés ou laborieux. Cela constitue un état que nous voyons déjà réglé par les lois d’Élisabeth. Fort au-dessus du pauvre, se trouvent bien des hommes de vie analogue, mais de noms différents, les sinécuristes de divers genres. Ce nom ne pourrait, sans injure, s’étendre aux fellows des universités, anciens élèves qui, ayant pris leurs grades, avaient le privilège fort lucratif de prendre chez eux, pour les nourrir, les conseiller et les veiller un peu, quelques élèves riches et grands seigneurs. Métier commode qui n’imposait qu’une gêne, celle de ne pas se marier. Prescription difficile ; car cette vie aisée et douce semblait d’elle-même appeler le mariage.