Dans tout le cours de mon Histoire de France, et dans les premiers volumes de mon XIXe siècle, j’ai suivi, selon mes forces, le principe que j’avais posé dès 1830 : que l’histoire doit montrer toujours la Nature à côté de l’Homme, marquer à chaque siècle, quels furent ses aliments, ses excitants, sa médecine.

En racontant Austerlitz, j’ai parlé de la maladie propre à la Grande-Armée, suite naturelle de la vie violente qui sans cesse passait de l’abondance à la disette.

Puis, à l’occasion du décret où Napoléon proscrivit le sucre, le café et tout ce qui relève l’esprit, quand l’humanité défaillante appelait le plus ce secours, j’ai parlé aussi de nos besoins nouveaux.

Mais j’ai trop peu insisté sur le régime alimentaire en général qui changea tant en notre siècle. L’histoire nous dit toujours comment on meurt, jamais comment on vit.

Cependant chaque peuple a un aliment spécial qui l’engendre jour par jour, si je puis dire, est son créateur quotidien.

Pour les Français, de tout temps, c’est le pain, la soupe.

Pour l’Anglais, surtout depuis 1760 et les découvertes de Backwell qui inventa de nouvelles races de bestiaux, l’aliment c’est surtout la viande.

Forcée au travail, aux voyages, l’Angleterre de plus en plus se donna à la viande et s’en fit une religion, pour ainsi dire. L’enfant nourri, jusqu’à douze ans, de viande, grandit énormément et prend tout l’éclat de la rose.

Cependant, au milieu de ce régime fortifiant, l’Angleterre se disait fatiguée, criait toujours : « du pain ! » jusqu’à ce que les lois de Robert Peel lui amenassent les céréales de France, Russie, Pologne, etc.

Chose singulière ! La France, après tant d’aventures mortelles, s’étant saignée de tant de sang, n’avait pas trop maigri, et elle offrait de nourrir l’Angleterre.