Il alla au-devant, près de Fontainebleau, mais en habit de chasse. Il monta le premier (c’est la politesse italienne qui permet de donner la droite à celui qui monte le second). Son escorte, composée de mameluks, ne dut pas plaire au pape, qui se voyait, pour entrer à Paris, entouré de ces mécréants.
Le jour de la cérémonie, il fit attendre le pape une grande heure. Arrivé à l’église, il se mit à genoux, mais sans se soumettre à l’humiliante cérémonie stipulée par le pape : le baisement des pieds. Au grand étonnement de tous, il se couronna lui-même et couronna l’impératrice, — ce qui rendait le pape fort inutile, simple témoin, figurant immobile. Cependant, à la fin du sacre, le pape récita l’oraison qui demande que le souverain détruise l’infidélité, et celle qui se montre, et celle qui se cache ; c’est la base de l’inquisition[59].
[59] Artaud, t. I, p. 510.
Napoléon paraissait fatigué, ne faisait que bâiller (dit de Pradt, maître des cérémonies du clergé). Le soleil, longtemps obscurci, finit par se montrer un peu dans cette froide journée. C’est tout ce que remarque le Moniteur du 3 décembre. Il se garde de dire l’accueil bruyant que firent les troupes en ligne aux officiers du pape, qui, montés sur des mules, en costume grotesque, le précédaient. Ce fut un tonnerre de risées dont retentirent les Tuileries. Bonaparte, comme on l’a vu, avait eu soin de les envoyer à Notre-Dame à l’avance.
Le 4 décembre et les jours suivants, rien, rien au Moniteur, qu’une distribution des aigles, et un article sur l’iman de Moka, prince absolu, religieux, militaire, à la fois.
Le pape se sentit joué, resta encore un peu à Paris, où sa douceur finit par faire bonne impression, mais il refusa de voir à Milan le sacre italien de Napoléon.
Celui de Paris s’était passé tranquillement, sauf un cri d’un jeune inconnu, qui s’écria : « Point d’empereur ! » Napoléon surpris qu’il n’y eût pas d’autres désordres, dit : « C’est une bataille gagnée ! »
Moi, qui étais sur le boulevard (j’avais six ans), je ne remarquai rien, dans cette journée glaciale, qu’un morne et lugubre silence.
Il n’y avait eu de bataille que dans la famille de l’empereur. Joseph, plutôt que de mettre sa femme à la queue de Joséphine, avait voulu se démettre de tout, se retirer en Allemagne. Ce qui l’adoucit un peu, c’est qu’il fut convenu que, dans le procès-verbal, on ne mettrait pas : porter le manteau, mais soutenir le manteau.
Il obéit, et Napoléon en fut si charmé, qu’il lui déclara avec effusion que, depuis leur dispute, il n’avait pas eu de repos. « Non pas que je croie que vous seriez capable comme Lucien d’acheter la grandeur par un crime, quelque avantage que vous trouviez à ma mort[60]. »