La nouvelle, au contraire, éclata chez nos ennemis. A la joie des Anglais, les Russes, les Autrichiens, crurent, au moins, que l’armée française était découragée, démoralisée. L’armée ignorait tout. Elle en était encore à son triomphe d’Ulm, et n’avait rien dans l’esprit que ce spectacle inouï d’une grande armée prisonnière ; elle croyait marcher à la victoire.
Bonaparte savait seul qu’il était dans ce grand péril. Plusieurs armées, encore à distance, approchaient, pouvaient le cerner. C’est longtemps après, en 1809, à Wagram, qu’il a dit le vrai motif de l’extraordinaire confiance qu’il témoigna alors. On disait après Wagram : « Vous auriez eu plus de succès si vous aviez laissé l’ennemi vous entourer. — Oh ! mais, dit-il, cette armée de Wagram, ce n’est plus l’armée d’Austerlitz ! »
La route de Vienne étant libre et la ville abandonnée, il y entra avec le plus grand calme. Non seulement il recommanda de bien traiter les habitants, du reste, nullement hostiles, mais, usurpant gracieusement le rôle affable et bienveillant du véritable souverain, il recommandait aux siens de ménager et protéger tout ce qui tenait aux lettres et aux arts.
Parole toute pacifique et prudente, au milieu des périls dont l’ennemi le voyait entouré. On le croyait déjà perdu. Les Russes, sous Kutuzow, évidemment ne reculaient que pour attendre les renforts qui leur arrivaient et de derrière et de côté ; ils reculaient, mais en livrant des combats souvent heureux. D’autres Russes venaient de Silésie. La Prusse, malgré ses tergiversations, accomplissant la promesse faite à Alexandre, venait aussi, il est vrai, lentement.
Voilà pour le nord. Au midi, l’archiduc Charles avançait. Masséna, avec une armée trop faible, n’avait pu le retenir. L’archiduc l’avait devancé de plusieurs journées et déjà était passé d’Italie en Moravie.
L’empereur était ainsi au centre d’un cercle d’ennemis qui peu à peu l’enserraient. Toutefois il se voyait si fort avec son armée invincible, qu’il ne rougit pas de négocier, et ne désespéra pas de détourner le torrent russe dans un lit nouveau, la conquête de l’empire ottoman.
On a cru que cette négociation de Napoléon était une ruse de guerre, un moyen de gagner du temps. J’en doute. Comme il ne jugeait jamais que sur les intérêts, il croyait, non sans apparence, qu’Alexandre avait plus à gagner en se jetant dans la Turquie que dans cette stérile campagne d’Allemagne.
Il écrivit à Alexandre dans des termes plus que polis, flatteurs et un peu ridicules.
A quoi le jeune czar, lui-même doux et poli, mais dont les émigrés conduisaient la main, répondit par une lettre altière, inconvenante, où il l’appelait monsieur et l’assurait de sa parfaite considération.
Napoléon avala le déboire, et pendant qu’il proposait un armistice, il fut violemment attaqué par les Russes.