N’importe, il n’en demanda pas moins une entrevue à Alexandre, qui ne daigna y aller, lui envoya seulement son aide de camp, le jeune Dolgorouki. Sur la proposition de Bonaparte de faire des conquêtes ailleurs, il dit fièrement : « La Russie est assez grande. »
C’était le 13 novembre. Les Français, encore dispersés, n’ayant pas l’armée de Bernadotte, n’avaient que cinquante-huit mille hommes ; les Russes en avaient déjà quatre-vingt-deux mille. C’était pour eux le moment d’attaquer. Le 20 novembre, les deux armées furent à peu près en équilibre ; Napoléon eut cent mille hommes.
Mais les Russes-Autrichiens attendaient d’autres troupes, faisaient venir des vivres qui leur manquaient, ils allaient être bientôt de beaucoup les plus forts.
Pourquoi furent-ils si pressés de combattre ? On ne le sait pas, disent plusieurs historiens.
C’est parce que leurs jeunes chefs, qui, dès le commencement, avaient intrigué contre le prince Charles, et croyaient qu’il resterait en Italie, le voyaient avec peine revenir, et voulaient vaincre avant son arrivée.
Autre motif très vraisemblable, dont on doit tenir compte. Alexandre, chevalier de la reine de Prusse, espérait par sa victoire délivrer seul la belle princesse de l’ogre Bonaparte, et n’en aurait pas eu l’honneur si, pour le faire, il eût attendu l’assistance des Prussiens, l’arrivée du bouillant prince Louis et de tant d’autres, voués au culte de la reine.
Voilà qui est bien romanesque, dira-t-on. Mais le serment au tombeau de Frédéric, qu’imposa la reine à Alexandre, le constituait gardien et défenseur de la Prusse[70]. Chose plus forte, les conditions que le czar mit d’abord, le 3 novembre, aux secours russes, conditions dont, en décembre, il dispense le roi de Prusse, indiquent assez qu’entre eux il y avait plus qu’un lien politique, mais un lien bien autrement fort, une amitié resserrée par leur admiration commune pour la beauté héroïque qui prêchait la guerre et la gloire.
[70] Hardenberg, t. IX, p. 14, 55.
Les historiens militaires, et, d’après eux, MM. Thiers et Lanfrey, ont marqué lumineusement, autant que le permettait un si immense tableau, la position des deux armées, et celle même des corps différents qui combattirent à Austerlitz. Nous ne reproduirons pas après eux ce détail, si difficile à comprendre pour qui n’a pas la carte sous les yeux.
Nous remarquerons seulement ce que déjà nous avons observé pour d’autres affaires non moins importantes, c’est que plusieurs des dispositions du grand capitaine, dispositions justifiées par un succès si magnifique, étaient scabreuses en elles-mêmes. Il fallait qu’il eût dans ses mains comme il l’a dit lui-même un instrument infaillible ; je veux dire une armée telle qu’avec elle on pouvait tout risquer.