Par exemple, l’abandon des hauteurs de Pratzen, laissées à l’ennemi, la concentration de l’armée française sur un terrain bas et étroit, et comme dans une espèce d’entonnoir, observant un grand silence, et regardant comme une proie le cercle d’ennemis qui l’environnait, n’était habile qu’avec une armée exceptionnelle qui ne s’étonnait de rien. Avec d’autres soldats, rien n’eût été plus chanceux.
A une heure de l’après-midi, Bonaparte était maître de Pratzen, le centre des alliés était anéanti ; leurs deux ailes combattaient encore, mais sans communication, sans moyen de se rejoindre. La garde russe s’avança pour reprendre le plateau de Pratzen, et mit un instant en désordre un de nos bataillons. La garde française s’élance alors, et Rapp fait prisonnier Repnine à la tête des chevaliers gardes.
Une action plus décisive se passait aux étangs, si nombreux dans cette plaine humide. L’artillerie, en passant sur un des ponts qui les traversent, s’enfonça, et les troupes qui l’accompagnaient furent rejetées sur un autre étang alors gelé. Napoléon, qui vit ce désastre, fit tirer dessus les canons qu’il avait sur les hauteurs. Toute la glace s’effondra. Des milliers d’hommes disparurent, mais plusieurs ne purent se noyer dans ces eaux peu profondes, ils luttèrent, et le lendemain, on entendait encore les cris, les gémissements de ceux qui ne pouvaient mourir.
On dit que les alliés couvrirent de vingt-sept mille morts cette vaste plaine d’Austerlitz ; huit mille Français avaient aussi péri.
Cette scène affreuse m’a été contée dans les moindres détails par un témoin, alors bien jeune, et qui, avec la vive et forte mémoire qu’ont les enfants, n’en avait perdu aucune circonstance.
Cet enfant, l’un des fils du général ministre Pétiet, était alors page de l’empereur, et se tenait derrière lui, lorsqu’il vit l’ennemi aller d’abord aux marais, puis sombrer tout à coup, s’engouffrer dans les glaces. C’est ce que Bonaparte avait prévu. Et, comme il arrive au chasseur qui voit le gibier lui venir, il eut un accès de sauvage hilarité. Dans ces moments, Napoléon avait un tic désagréable : il chantonnait. Cette fois, il lui revint certain air d’opéra-comique, où un sot tombe de lui-même au piège préparé ; les acteurs lui chantent : « Ah ! comme il y viendra ! larira. » Le désaccord si choquant de cette chanson vulgaire, chantée par une voix fausse, à cette heure suprême, frappa l’enfant de manière à ne l’oublier jamais.
Voyant le succès établi dans toute la plaine, Bonaparte avisa qu’il était tard, l’heure de dîner. Selon ses habitudes sobres, on lui donna sur une petite table son poulet et du chambertin.
Le jeune Pétiet versait à boire. On amena des prisonniers, et l’enfant, derrière l’empereur, put observer à l’aise l’accueil qu’il leur faisait.
Repnine, l’un des premiers, était sans doute le fils de ce cruel ambassadeur qui fut l’horreur de Varsovie, et dont Rulhières nous a laissé un si terrible portrait. Napoléon, sans souci des Polonais, toujours nombreux dans nos armées, lui fit un accueil aimable et ne le retint pas.
Puis s’avança une figure dont Pétiet fut bien frappé, un émigré devenu général russe, qui croyait toucher à sa dernière heure. L’enfant tremblait pour lui. Il fut bien surpris de voir l’empereur verser un coup dans son propre verre d’argent, et dire : « Buvez, monsieur le comte. Cela remet toujours le cœur ! »