À cela plusieurs de vous disent, je les entends d'ici: «Et nous aussi, nous serions fortes!... Viennent l'épreuve et le péril! Les grandes crises nous trouveront toujours prêtes. Nous ne serons pas au-dessous.»

Au danger? oui, peut-être; mais aux privations? au changement prolongé de situation, d'habitudes? C'est là le difficile, l'écueil même de tel noble cœur!...

Dire adieu à la vie somptueuse, abondante, souffrir, jeûner, d'accord, s'il le fallait. Mais se détacher de ce monde d'inutilités élégantes qui, dans l'état de nos mœurs, semblent faire la poésie de la femme!... Ah! ceci est trop fort! Beaucoup voudraient plutôt mourir!


Dans les années dites heureuses qui amenèrent 1848, quand l'horizon moral s'était rembruni tellement, quand l'existence lourde, n'étant point soulevée ni par l'espoir ni par l'épreuve, s'affaissait sur elle-même, je cherchais bien souvent en moi quelle prise restait encore, quelle chance pour un renouvellement.

Entouré de cette foule où plusieurs avaient foi, plus qu'un autre affecté des signes effrayants d'une caducité de Bas-Empire, je regardais avec inquiétude autour de moi. Que voyais-je devant ma chaire? Une brillante jeunesse, charmant, sympathique auditoire et le plus pénétrant qui fut jamais. Dévoué à l'idée? ah! plus d'un l'a prouvé!... Mais pour un grand nombre pourtant l'écueil était l'excès de la culture, la curiosité infinie, la mobilité de l'esprit, des amours passagers pour tel et tel système, un faible pour les utopies ingénieuses qui promettent un monde harmonique sans lutte et sans combat, qui, rendant par cela toute privation inutile, feraient disparaître d'ici la nécessité du sacrifice et l'occasion du dévouement.

Le sacrifice est la loi de ce monde. Qui se sacrifiera?

Telle était la question que je m'adressais tristement.

«Dieu me donne un point d'appui! disait le philosophe, je me charge d'enlever le globe!»

Nul autre point d'appui que la disposition au sacrifice.