«Monsieur, lui dis-je, vous connaissez actuellement la composition de l'explosif du Fulgurateur Roch, bien. En somme, a-t-il réellement la puissance destructive que son inventeur lui attribue?… L'a-t-on jamais essayé?… N'avez-vous pas acheté un composé aussi inerte qu'une pincée de tabac?…

— Peut-être êtes-vous plus fixé à cet égard que vous ne voulez le paraître, monsieur Hart. Néanmoins, je vous remercie de l'intérêt que vous prenez à notre affaire, et soyez entièrement rassuré. L'autre nuit, nous avons fait une série d'expériences décisives. Rien qu'avec quelques grammes de cette substance, d'énormes quartiers de roches de notre littoral ont été réduits en une poussière impalpable.»

L'explication s'appliquait évidemment aux détonations que j'avais entendues.

«Ainsi, mon cher collègue, continue l'ingénieur Serkö, je puis vous affirmer que nous n'éprouverons aucun déboire. Les effets de cet explosif dépassent tout ce qu'on peut imaginer. Il serait assez puissant, avec une charge de plusieurs milliers de tonnes, pour démolir notre sphéroïde et en disperser les morceaux dans l'espace comme ceux de cette planète éclatée entre Mars et Jupiter. Tenez pour certain qu'il est capable d'anéantir n'importe quel navire à une distance qui défie les plus longues trajectoires des projectiles actuels, et sur une zone dangereuse d'un bon mille… Le point faible de l'invention est encore dans le réglage du tir, lequel exige un temps assez long pour être modifié…»

L'ingénieur Serkö s'arrête, — comme un homme qui n'en veut pas dire davantage, — et il ajoute:

«Donc, je finis ainsi que j'ai commencé, monsieur Hart. Résignez- vous!… Acceptez cette nouvelle existence sans arrière-pensée!… Rangez-vous aux tranquilles délices de cette vie souterraine!… On y conserve sa santé, lorsqu'elle est bonne, on l'y rétablit, quand elle est compromise… C'est ce qui est arrivé pour votre compatriote!… Oui!… Résignez-vous à votre sort… C'est le plus sage parti que vous puissiez prendre!»

Et, là-dessus, ce donneur de bons conseils me quitte, après m'avoir salué d'un geste amical, en homme dont les obligeantes intentions méritent d'être appréciées. Mais, que d'ironie dans ses paroles, dans ses regards, dans son attitude, et me sera-t-il jamais permis de m'en venger?…

Dans tous les cas, j'ai retenu de cet entretien que le réglage du tir est assez compliqué. Il est donc probable que cette zone d'un mille où les effets du Fulgurateur Roch sont terribles, n'est pas facilement modifiable, et que, au-delà comme en deçà de cette zone, un bâtiment est à l'abri de ses effets… Si je pouvais en informer les intéressés!…

20 août. — Pendant deux jours, aucun incident à reproduire. J'ai poussé mes promenades quotidiennes jusqu'aux extrêmes limites de Back-Cup. Le soir, lorsque les lampes électriques illuminent la longue perspective des arceaux, je ne puis me défendre d'une impression quasi religieuse à contempler les merveilles naturelles de cette caverne, devenue ma prison. D'ailleurs, je n'ai jamais perdu l'espoir de découvrir, à travers les parois, quelque fissure ignorée des pirates, par laquelle il me serait possible de fuir!… Il est vrai… une fois dehors, il me faudrait attendre qu'un navire passât en vue… Mon évasion serait vite connue à Bee-Hive… Je ne tarderais pas à être repris… à moins que… j'y pense… le canot… le canot de l'Ebba, qui est remisé au fond de la crique… Si je parvenais à m'en emparer… à sortir des passes… à me diriger vers Saint-Georges ou Hamilton…»

Dans la soirée, — il était neuf heures environ, — je suis allé m'étendre sur un tapis de sable, au pied de l'un des piliers, une centaine de mètres à l'est du lagon. Peu d'instants après, des pas d'abord, des voix ensuite, se sont fait entendre à courte distance.