—D’où venaient ces commissaires?
—De Punta-Arenas, où le gouverneur avait mis l’aviso à leur disposition.»
Le Kaw-djer ne posa pas d’autres questions. Il demeura pensif. Que signifiait la présence de ces commissaires? A quelle opération se livraient-ils dans cette partie de la Magellanie? S’agissait-il d’une exploration géographique ou hydrographique, et leur but était-il de procéder, dans un intérêt maritime, à une vérification plus rigoureuse des relevés?
Le Kaw-djer était plongé dans ses réflexions. Il ne pouvait se défendre contre une vague inquiétude. Cette reconnaissance n’allait-elle pas s’étendre à tout l’archipel magellanique, et l’aviso ne viendrait-il pas mouiller jusque dans les eaux de l’Ile Neuve?
Ce qui donnait une réelle importance à cette nouvelle, c’est que l’expédition était envoyée par les gouvernements du Chili et de l’Argentine. Y avait-il donc accord entre les deux Républiques qui, jusqu’ici, n’avaient jamais pu s’entendre, à propos d’une région sur laquelle toutes deux prétendaient, à tort d’ailleurs, avoir des droits?
Ces quelques demandes et réponses échangées, le Kaw-djer avait gagné l’extrémité du morne au pied duquel était bâtie la maison. De là, il découvrait une grande étendue de mer, et ses regards se portèrent instinctivement vers le Sud, dans la direction de ces derniers sommets de la terre américaine, qui constituent l’archipel du cap Horn. Lui faudrait-il aller jusque-là pour trouver un sol libre?... Plus loin encore peut-être?... Par la pensée, il franchissait le cercle polaire, il se perdait à travers les immenses régions de l’Antarctique dont le mystère impénétrable brave les plus intrépides découvreurs...
Quelle n’aurait pas été la douleur du Kaw-djer s’il avait su à quel point ses craintes étaient justifiées! Le Gracias a Dios, aviso de la marine chilienne, transportait bien à son bord deux commissaires: M. Idiaste pour le Chili, M. Herrera pour la République Argentine, lesquels avaient reçu de leurs gouvernements respectifs la mission de préparer le partage de la Magellanie entre les deux États qui en réclamaient la possession.
Cette question, qui traînait depuis nombre d’années déjà, avait donné lieu à des discussions interminables, sans qu’il fût possible de la résoudre à la satisfaction commune. Une telle situation cependant risquait d’engendrer, en se prolongeant, quelque grave conflit. Non seulement au point de vue commercial, mais au point de vue politique, il importait d’autant plus qu’elle prît fin, que l’absorbante Angleterre n’était pas loin. De son archipel des Falkland, elle pouvait aisément étendre la main jusqu’à la Magellanie. Déjà ses caboteurs en fréquentaient assidûment les passes, et ses missionnaires ne cessaient d’accroître leur influence sur la population fuégienne. Un beau jour, son pavillon serait planté quelque part, et rien n’est difficile à déraciner comme le pavillon britannique! Il était temps d’agir.
MM. Idiaste et Herrera, leur exploration achevée, regagnèrent, l’un Santiago, l’autre Buenos-Ayres. Un mois plus tard, le 17 janvier 1881, un traité signé dans cette dernière ville entre les deux Républiques mit fin à l’irritant problème magellanique.
Aux termes de ce traité, la Patagonie était annexée à la République Argentine, à l’exception d’un territoire borné par le 52e degré de latitude et par le 70e méridien à l’ouest de Greenwich. En compensation de ce qui lui était ainsi attribué, le Chili renonçait de son côté à l’île des États et à la partie de la Terre de Feu située à l’est du 68e degré de longitude. Toutes les autres îles sans exception appartenaient au Chili.