Mais, à la pensée d'une reconnaissance qui eût compromis le plan sur lequel reposait son avenir, Len Burker fit un geste de menace, et des jurons s'échappèrent de sa bouche. Prenant la malheureuse Jane par la main et la regardant dans les yeux, il lui dit d'une voix sourde:
«Dans l'intérêt de Dolly… comme dans l'intérêt de Godfrey, je te conseille de te taire!»
VII
En remontant vers le nord
Aucune erreur n'était possible, Godfrey était bien le second enfant de John et de Dolly Branican. Cette affection que Dolly éprouvait pour lui n'était due qu'à l'instinct maternel. Mais elle ignorait que le jeune novice fût son fils, et comment pourrait- elle jamais l'apprendre, puisque Jane, épouvantée des menaces de Len Burker, allait être contrainte à se taire pour assurer le salut de Godfrey. Parler, c'était mettre cet enfant à la merci de Len Burker, et le misérable, qui l'avait livré à l'abandon une première fois, saurait bien s'en défaire au cours de cette périlleuse expédition… Il importait dès lors que la mère et le fils n'apprissent jamais quel lien les rattachait l'un à l'autre.
Du reste, en voyant Godfrey, en rapprochant les faits relatifs à sa naissance, en constatant cette ressemblance frappante avec John, Len Burker n'eut pas un doute sur son identité. Ainsi, alors qu'il regardait la perte de John Branican comme définitive, voilà que la naissance de son second fils venait de se révéler. Eh bien! malheur à cet enfant, si Jane s'avisait de parler! Mais Len Burker était tranquille; Jane ne parlerait pas.
Le 11 octobre, la caravane se remit en route, après vingt-quatre heures de repos. Jane avait pris place dans le buggy, occupé par Mrs. Branican. Len Burker, montant un assez bon cheval, allait et venait, tantôt en avant, tantôt en arrière, s'entretenant volontiers avec Tom Marix au sujet des territoires qu'il avait déjà parcourus le long de la ligne télégraphique. Il ne recherchait point la compagnie de Zach Fren, qui lui témoignait une antipathie très marquée. D'autre part, il évitait de rencontrer Godfrey, dont le regard gênait le sien. Lorsque le jeune novice arrivait pour se mêler à la conversation de Dolly et de Jane, Len Burker se retirait, afin de ne point se trouver avec lui.
À mesure que l'expédition gagnait vers l'intérieur, le pays se modifiait graduellement. Çà et là quelques fermes, où le travail se réduisait à l'élevage des moutons, de larges prairies s'étendant à perte de vue, des massifs d'arbres, gommiers ou eucalyptus, ne formant plus que des groupes isolés, qui ne rappelaient en rien les forêts de l'Australie méridionale.
Le 12 octobre, à six heures du soir, après une longue étape que la chaleur avait rendue très fatigante, Tom Marix vint camper sur le bord de la Finke-river, non loin du mont Daniel, dont la cime se profilait à l'ouest.
Les géographes sont d'accord aujourd'hui sur la question de considérer cette rivière Finke — appelée Larra-Larra par les indigènes — comme étant le principal cours d'eau du centre de l'Australie. Pendant la soirée, Tom Marix attira l'attention de Mrs. Branican sur ce sujet, alors que Zach Fren, Len et Jane Burker lui tenaient compagnie sous une des tentes.