Au mois d'octobre, en Australie, la chaleur est déjà excessive. Aussi Tom Marix avait-il conseillé de ne voyager que pendant les premières heures du jour — de quatre à neuf heures — et pendant l'après-midi — de quatre à huit heures. Les nuits mêmes commençaient à être suffocantes, et de longues haltes étaient nécessaires pour acclimater la caravane aux fatigues des régions centrales.

Ce n'était pas encore le désert, avec l'aridité de ses interminables plaines, ses creeks entièrement à sec, ses puits qui ne contiennent plus qu'une eau saumâtre, lorsque la sécheresse du sol ne les a pas complètement taris. À la base des montagnes s'étendait cette région accidentée où s'enchevêtrent les ramifications des Mac-Donnell et des Strangways-Ranges, et que sillonne la ligne télégraphique en se courbant vers le nord-ouest. Cette direction, la caravane dut l'abandonner, afin de se porter plus décidément à l'ouest, presque sur le parallèle qui se confond avec le tropique du Capricorne. C'était à peu près la même route que Giles avait suivie en 1872, et qui coupait celle de Stuart à vingt-cinq milles au nord d'Alice-Spring.

Les chameaux ne marchaient qu'à petite allure sur ces terrains très accidentés. De rares filets de creeks les arrosaient çà et là. Les gens pouvaient y trouver à l'abri des arbres une eau courante, assez fraîche, et dont les bêtes faisaient provision pour plusieurs heures.

En longeant ces halliers clairsemés, les chasseurs de la caravane, chargés de l'approvisionner de venaison, purent abattre diverses pièces de gibier d'espèce comestibles — entre autres des lapins.

On n'ignore pas que le lapin est à l'Australie ce que la sauterelle est à l'Afrique. Ces trop prolifiques rongeurs finiront par tout ronger, si l'on n'y prend garde. Jusqu'alors, le personnel de la caravane les avait un peu dédaignés au point de vue alimentaire, parce que ce qui constitue le vrai gibier abondait dans les plaines et les forêts de l'Australie méridionale. Il serait toujours temps de se rassasier de cette chair un peu fade, lorsque les lièvres, les perdrix, les outardes, les canards, les pigeons et autres bêtes de poil et de plume feraient défaut. Mais, sur cette région riveraine des Mac-Donnell- Ranges, il fallait bien se contenter de ce que l'on trouvait, c'est-à-dire des lapins qui pullulaient à sa surface.

Et, à propos, dans la soirée du 31 octobre, Godfrey, Jos Meritt et Zach Fren étant réunis, la conversation tomba sur cette engeance qu'il est urgent de détruire. Et Godfrey ayant demandé s'il y avait toujours eu des lapins en Australie:

«Non, mon garçon, répondit Tom Marix. Leur importation ne remonte qu'à une trentaine d'années. Un joli cadeau qu'on nous a fait là! Ces animaux se sont tellement multipliés qu'ils dévastent nos campagnes. Certains districts en sont infestés à ce point qu'on ne peut plus y élever ni moutons ni bestiaux. Les champs sont troués par les terriers comme une écumoire, et l'herbe y est rongée jusqu'à la racine. C'est une ruine absolue, et je finis par croire que ce ne sont pas les colons qui mangeront les lapins, mais les lapins qui mangeront les colons.

— N'a-t-on pas employé des moyens puissants pour s'en délivrer? fit observer Zach Fren.

— Disons des moyens impuissants, répondit Tom Marix, puisque leur quantité augmente au lieu de diminuer. Je connais un propriétaire, qui a dû affecter quarante mille livres[14] à la destruction des lapins qui ravageaient son run. Le gouvernement a mis leur tête à prix, comme on fait pour les tigres et les serpents dans l'Inde anglaise. Bah! semblables à celles de l'hydre, les têtes repoussent à mesure qu'on les coupe et même en plus grand nombre. On a fait usage de la strychnine, qui en a empoisonné par centaines de mille, ce qui a failli donner la peste au pays. Rien n'a réussi.

— N'ai-je pas entendu dire, demanda Godfrey, qu'un savant français, M. Pasteur, avait proposé de détruire ces rongeurs en leur donnant le choléra des poules?