— Le Franklin et le Boundary sont passés assez près à contre- bord pour que le capitaine Branican et moi, nous ayons pu échanger quelques paroles.
— Oui!… vous l'avez vu!…» répéta Mrs. Branican, comme si, se parlant plutôt à elle-même, elle eût cherché dans le regard du capitaine un reflet de la vision du Franklin.
Mrs. Burker posa alors plusieurs questions que Dolly écoutait attentivement, bien que ses yeux fussent tournés vers l'horizon de mer, au delà du goulet.
«Ce jour-là, le temps était très maniable, répondit le capitaine Ellis, et le Franklin courait grand largue sous toute sa voilure. Le capitaine John était sur la dunette, sa longue-vue à la main. Il avait lofé d'un quart pour s'approcher du Boundary, car je n'avais pu modifier ma route, étant au plus près et serrant le vent presque à ralinguer.»
Ces termes qu'employait le capitaine Ellis, Mrs. Branican n'en comprenait sans doute pas la signification précise. Mais, ce qu'elle retenait, c'est que celui qui lui parlait avait vu John, qu'il avait pu converser un instant avec lui.
«Lorsque nous avons été par le travers, ajouta-t-il, votre mari, mistress Branican, m'envoya un salut de la main, criant: «Tout va bien, Ellis! Dès votre arrivée à San-Diégo, donnez de mes nouvelles à ma femme… à ma chère Dolly!» Puis, les deux bâtiments se sont séparés, et n'ont pas tardé à se perdre de vue.
— Et quel jour avez-vous rencontré le Franklin? demanda Mrs.
Branican.
— Le 23 mars, répondit le capitaine Ellis, à onze heures vingt- cinq du matin!»
Il fallut encore appuyer sur les détails, et le capitaine dut indiquer sur la carte le point précis où s'était fait ce croisement. C'était par 148° de longitude et 20° de latitude que le Boundary avait rencontré le Franklin, c'est-à-dire à dix- sept cents milles au large de San-Diégo. Si le temps continuait à être favorable, — et il y avait des chances pour qu'il le fût avec la belle saison qui s'affermissait — le capitaine John ferait une belle et rapide navigation à travers les parages du Nord-Pacifique. En outre, comme il trouverait à charger dès son arrivée à Calcutta, il ne séjournerait que fort peu de temps dans la capitale de l'Inde, et son retour en Amérique s'effectuerait très promptement. L'absence du Franklin serait donc limitée à quelques mois, conformément aux prévisions de la maison Andrew.
Pendant que le capitaine Ellis répondait tantôt aux questions de Mrs. Burker, tantôt aux questions de Mrs. Branican, celle-ci, toujours entraînée par son imagination, se figurait qu'elle était à bord du Franklin!… Ce n'était pas Ellis… c'était John, qui lui disait ces choses… C'était sa voix qu'elle croyait entendre…