— Que cette considération ne vous arrête pas, mon cher Ellis, répondit M. William Andrew. Je serai heureux que vous restiez à la disposition de Dolly, puisqu'elle le désire.

— Je suis à ses ordres, monsieur Andrew. Mon équipage et moi nous ne quitterons pas le Dolly-Hope

— Et je vous prie, capitaine, répondit Mrs. Branican, de veiller à ce qu'il soit toujours en état de reprendre la mer!»

En donnant son consentement, l'armateur n'avait eu d'autre pensée que de déférer aux désirs de Dolly. Mais le capitaine Ellis et lui ne doutaient pas qu'elle renoncerait à une seconde campagne, après les inutiles résultats de la première. Si le temps ne devait jamais affaiblir en elle le souvenir de la catastrophe, il finirait du moins par y détruire tout reste d'espoir.

Ainsi, conformément à la volonté de Mrs. Branican, le Dolly-Hope ne fut pas désarmé. Le capitaine Ellis et ses hommes continuèrent à figurer sur les rôles d'équipage, à toucher leurs gages, comme s'ils eussent été en cours de navigation. Il y avait d'ailleurs d'importantes réparations à faire, après dix-neuf mois dans ces mers si dures de la Malaisie, la coque à passer au bassin de carénage, le gréement à renouveler en partie, les chaudières à remplacer, quelques pièces de la machine à changer. Puis, lorsque ces travaux eurent pris fin, le Dolly-Hope embarqua ses vivres, fit son plein de charbon, et il fut en mesure de mettre en mer au premier ordre.

Mrs. Branican avait repris sa vie habituelle à Prospect-House, où, sauf M. William Andrew et le capitaine Ellis, personne n'était admis dans son intimité. Elle vivait entièrement absorbée par ses souvenirs et ses espérances, ayant toujours présent le double malheur qui l'avait atteinte. Le petit Wat aurait eu sept ans à cette époque — l'âge où les premières lueurs de la raison éclairent ces jeunes cerveaux si impressionnables, et le petit Wat n'était plus! Puis, la pensée de Dolly se reportait sur celui qui s'était dévoué pour elle, ce Zach Fren, qu'elle aurait voulu connaître et qui n'était pas encore de retour à San-Francisco. Mais cela ne pouvait tarder. Plusieurs fois, les annales maritimes avaient donné des nouvelles du Californian, et sans doute, l'année 1881 ne finirait pas avant qu'il ne fût rentré à son port d'attache. Dès qu'il y serait arrivé, Mrs. Branican appellerait Zach Fren près d'elle, et lui paierait sa dette de reconnaissance en assurant son avenir.

D'ici là, Mrs. Branican ne cessait de venir en aide aux familles éprouvées par la perte du Franklin. C'était uniquement pour visiter leurs modestes demeures, les aider de ses soins, faire oeuvre de charité envers elles qu'elle quittait Prospect-House et descendait aux bas quartiers de la ville. Sa générosité se manifestait sous toutes les formes, s'inquiétant des besoins moraux comme des besoins matériels de ses protégés. Ce fut aussi dans les premiers mois de cette année qu'elle consulta M. William Andrew sur un projet qu'elle avait hâte de mettre à exécution.

Il s'agissait de la fondation d'un hospice, destiné à recueillir les enfants abandonnés, les petits orphelins de père et de mère, et dont elle voulait doter San-Diégo.

«Monsieur Andrew, dit-elle à l'armateur, c'est en souvenir de notre enfant, que je veux me dévouer à cette institution et lui garantir les ressources nécessaires à son entretien. John, je n'en doute pas, m'approuvera à son retour. Et quel meilleur emploi pourrions-nous faire de notre fortune?»

M. William Andrew, n'ayant aucune objection à exprimer, se mit à la disposition de Mrs. Branican à propos des démarches que nécessitait la création d'un établissement de ce genre. Cent cinquante mille dollars devaient y être consacrés, d'abord pour l'acquisition d'un immeuble convenable, ensuite pour en rétribuer annuellement les divers services.