Et maintenant, Mademoiselle, voulez-vous permettre, non pas à l'homme, mais au prêtre, au pauvre missionnaire de vous dire ce que vous avez besoin d'entendre?

Dans votre lettre j'ai vu bien des choses qui n'y sont pas. Dites-moi, pourquoi êtes-vous si triste, si malheureuse et surtout si troublée? N'est-ce pas parce que vous allez sans cesse pleurer sur ces traces ardentes que l'amour a laissées dans votre vie?

Vous dites que la consolation ne fera jamais qu'effleurer votre coeur; vous dites qu'il n'y a plus de paix pour vous. Mon enfant, la consolation vous presse de toutes parts puisque vous êtes chrétienne, et Notre-Seigneur a apporté la paix à toutes les âmes de bonne volonté. Ah! si vous étiez généreuse! Si vous aviez le courage de sacrifier toutes les amollissantes rêveries, tous les dangereux souvenirs! Bientôt vous auriez la paix, et, malgré vos tristesses, vous verriez les consolations de la foi se lever dans votre âme, radieuses et sans nombre, comme les étoiles dans les nuits sereines.

Soyez-en sûre, la délicatesse d'une passion n'en ôte pas le danger; au contraire, c'est une séduction de plus pour l'âme malheureuse qui s'y abandonne. Vous me direz qu'on est faible contre son coeur. Oui, c'est vrai. Mais suivant saint Augustin, la vertu c'est l'ordre dans l'amour. Songez-y, et demandez à Dieu d'attirer votre coeur.

Non, il ne vous a pas faite pour souffrir. S'il a détruit votre bonheur, c'est que le bonheur ne vous était pas bon; s'il a anéanti vos espérances, c'est que vous espériez trop peu.

Dites-moi, malgré, ou plutôt à cause de sa profonde tendresse, votre père n'était-il pas au besoin sévère pour vous? Laissons Dieu faire notre éducation pour l'éternité. Quand elle s'ouvrira pour nous dans son infinie profondeur, que nous sembleront les années passées sur la terre…

Vous le savez, les heures douloureuses comme les heures d'ivresse, tout passe—et avec quelle merveilleuse rapidité!—Il me semble que c'est hier, que bien embarrassé, j'attendais monsieur votre père sur la route de Valriant, pour le prier de me mettre au collège parce que je voulais être prêtre.

L'avenir disparaîtra comme le passé. L'avenir, le véritable avenir, c'est le ciel. Ah! si nous avions de la foi.

Dans les beaux jours de l'Église, être chrétien, c'était savoir souffrir. Parmi les martyrs, combien de jeunes filles! Vous les représentez-vous pleurant le bonheur de la terre et les douceurs de la vie? Nous aussi, nous sommes chrétiens, mais comme disait Notre-Seigneur: «Quand le Fils de l'homme reviendra sur la terre, croyez-vous qu'il y trouve encore de la foi?» Ô douloureuse parole! Et pourquoi, si dégénérés que nous soyons, nous comprenons que le martyre est la grâce suprême, et nous n'oserions comparer aucune volupté de la terre à celle du chrétien qui pour Jésus-Christ, s'abandonne aux tourments.

Mon enfant, vous le savez, il y a aussi un martyre du coeur. Oui, Dieu en soit béni, il y a des vies qui sont une mort continuelle. Sans doute, vous êtes faible, épuisée, fatiguée de souffrir, mais savez-vous quel nom nos pauvres sauvages donnent à l'Eucharistie? ils l'appellent ce qui rend le coeur fort.