Mon Dieu! qu'est-ce qui soutient le missionnaire contre la puissance des regrets et des souvenirs? Dans son isolement terrible, au milieu de misères et d'incommodités sans nombre, qu'estce qui le défend contre les visions de la patrie et du foyer?
Nous aussi, nous sommes faibles, et, si nous demeurons fermes, c'est, comme dit saint Paul, à cause de Celui qui nous a aimés. Soyez-en sûre, la communion console de tout. Que dis-je? «Mon ami, écrivait un missionnaire, qui a reçu depuis la couronne du martyre, communier c'est toujours un grand bonheur; mais communier dans un cachot, quand on porte le collier de fer avec la lourde chaîne, et qu'on a vu déchirer son corps de boue, c'est un bonheur qui ne peut s'exprimer.»
N'en doutez pas. Jésus-Christ peut tout adoucir; c'est un enchanteur! Il est venu apporter le feu sur la terre. Puisse-t-il l'allumer dans votre coeur! L'amour est la grande joie, et je vous veux heureuse.
Oui, Dieu nous exaucera. Tous les jours nos néophytes prient pour vous avec la ferveur de la virginité de la foi, et votre père vous a emportée dans son coeur au paradis.
Réjouissez-vous, et ne plaignez pas le pauvre missionnaire. À mesure qu'il s'éloigne des consolations humaines, Jésus-Christ se rapproche de lui. Je suis heureux, mais parfois j'éprouve un étrange besoin d'entendre la chère cloche de Valriant. Vous allez dire que j'ai le mal du pays. Je ne le crois pas. J'aurais plutôt la nostalgie du ciel. Mais il faut le mériter.
Voudriez-vous accepter cette pauvre médaille de l'Immaculée. Souvent j'en attache aux arbres pour parfumer les solitudes. Priez pour moi, et que Dieu vous fasse la grâce d'accomplir parfaitement ce grand commandement de l'amour, dans lequel est toute justice, toute grandeur, toute consolation, toute paix et toute joie.
15 octobre.
Depuis plusieurs jours, je n'ai pas ouvert mon journal où je me suis promis de ne plus écrire son nom. L'amour de Dieu est une grâce, la plus grande de toutes les grâces, et il faut travailler à la mériter. Puis, est-ce l'élan donné par une main puissante?—il y a en moi une force étrange qui me pousse au renoncement, au sacrifice. En recevant la lettre du P. S.*** (âme généreuse, celle-là), j'ai joint son humble médaille au médaillon que je porte nuit et jour, et qui contenait, avec le portrait de mon père, le sien à lui. Ensuite, j'ai ôté celui-ci et par un effort dont je ne suis pas encore remise, je l'ai jeté au feu avec ses lettres.
16 octobre.
Je ne regrette pas ce que j'ai fait, seulement j'en frémis encore, et sans cesse je pleure parce que son portrait et ses lettres sont en cendres.