Mina, je me demande comment j'arrive à me conduire à peu près sensément. Au fond, je n'en sais rien du tout.
Pour revenir à mon récit, sur le mur, en face de la table de travail de M. de Montbrun, il y a un petit portrait de sa femme, et un peu au-dessous, suspendue aussi par un ruban noir, une photographie de notre pauvre père en capot d'écolier. C'est surtout sa figure fatiguée et malade que je me rappelle, et pour moi ce jeune et souriant visage ne lui ressemble guère.
J'étais à le considérer quand M. de Montbrun entra. Nous parlâmes du passé, de leur temps de collège. Jamais je ne l'avais vu si cordial, si affectueux. Je crus le moment bien choisi, et lui dis assez maladroitement:
—Il me semble que vous devez regretter de ne pas avoir de fils.
Il me regarda. Si tu avais vu la fine malice dans ses beaux yeux.
—D'où vous vient ce souci, mon cher, répondit-il? et, ensuite, avec un grand sérieux: «Est-ce que ma fille ne vous paraît pas tout ce que je puis souhaiter?»
Pour qui aime les railleurs, il était à peindre dans ce moment. Je fis appel à mon courage, et j'allais parler bien clairement, quand Angéline parut à la fenêtre où nous étions assis. Elle mit l'une de ses belles mains sur les yeux de son père, et de l'autre me passa sous le nez une touffe de lilas tout humide de rosée.
—Shocking, dit M. de Montbrun. Vois comme Maurice rougit pour moi de tes manières de campagnarde.
—Mais, dit Angéline, avec le frais rire que tu connais, Monsieur Darville rougit peut-être pour son compte. Savez-vous ce qu'éprouve un poète qu'on arrose des pleurs de la nuit?
—Ma fille, reprit-il, on ne doit jamais parler légèrement de ceux qui font des vers.