Ici rien de cela, mais le plus gracieux pêle-mêle de gazons, de parterres et de bosquets. Un ruisseau aimable y gazouille et folâtre, et, par-ci par-là, des sentiers discrets s'enfoncent sous la feuillée. Mes beaux sentiers verts et sombres! L'herbe y est molle; l'ombre épaisse; les oiseaux y chantent, la vie s'y élance de partout.

C'est une délicieuse promenade, qui aboutit à un étang, le plus frais, le plus joli du monde.

Nous allons souvent y commencer la soirée, mais, hélas! les importuns se glissent partout. Il nous en vient parfois. Hier—je suis bien humiliée—nous eûmes à supporter un Québecquois beaucoup plus riche qu'aimable, qui s'est aventuré jusqu'ici. Le jardin lui arracha plusieurs gros compliments, et arrivé à l'étang: «Comme c'est joli, dit-il. Le bel endroit pour faire la sieste après son dîner?»

Maurice lui jeta un regard de mépris, et s'éloigna en fredonnant sa marche hongroise. J'expliquai à Angéline que son futur seigneur et maître est du genus irritabile, que la marche hongroise est un signe certain de colère; et qu'en entendant ces notes belliqueuses, elle devra toujours se montrer. Cela nous amusa, mais elle dit que se fâcher, s'impatienter, c'est dépenser inutilement quelque chose de sa force.

Plus je la vois, plus je la trouve bien élevée; elle m'appelle sa soeur, ce qui ravit Maurice. Pauvre Maurice. Sa voix est plus veloutée que jamais. Le doux parler ne nuit de rien.

La conversation d'Angéline ne ressemble pas à celle d'une femme du monde, mais elle est singulièrement agréable. Maurice dit qu'elle a le rayon, le parfum, la rosée. Le pauvre garçon est amoureux à faire envie et à faire pitié.

Angéline me fait mille questions charmantes sur son caractère, sur ses goûts, sur ses habitudes. Ses rêveries l'intéressent sans qu'elle sache trop pourquoi. Vous ne sauriez croire comme cette folle crainte qu'il a de mourir jésuite la divertit aussi bien que son horreur pour les demoiselles qui chantent: «Demande à la brise plaintive», ou autres bêtises langoureuses.

M. de Montbrun me traite de la manière la plus aimable, avec cet air un peu protecteur qui lui va si bien. On l'accuse de ne pas remplir tout son mérite. Mais comme je lui sais gré de n'avoir jamais été ministre! Il fait bon de voir ce descendant d'une race illustre cultiver la terre de ses mains. Dieu veuille que cet exemple ne soit pas perdu.

Ce soir, nous parlions ensemble de l'avenir du Canada; il était un peu triste et soucieux. Pour moi, je fis comme tout le monde: je tombai sur le gouvernement, qui fait si peu pour arrêter l'émigration, pour favoriser la colonisation. Mais ce beau zèle le laissa froid; et, jetant un regard un peu dédaigneux sur ma toilette, il me demanda si j'avais jamais pensé à me refuser quelque chose pour aider les pauvres colons.

Ma chère Emma, je ne pouvais pas dire: «je l'ai fait», mais je lui dis: «je le ferai». Il sourit, et ce sourire, le plus fin que j'aie vu, me choqua. J'eus envie de pleurer. Me croit-il incapable d'un sentiment élevé? Je lui prouverai que je ne suis pas si frivole qu'il le pense. Vous le savez, une simple parole suffit parfois pour réveiller les sentiments endormis. Ah! si vouloir était pouvoir!…