Tantôt appuyée sur ma fenêtre, je faisais des rêves comme le Père L… en ferait s'il avait le temps. Je donnais à tous l'élan patriotique. J'éteignais les lustres des bals je supprimais l'extravagance des banquets, tout ce qui se dépense inutilement je persuadais à chacun et à chacune de le donner pour la colonisation.
Puis je voyais les déserts s'embellir de fécondité, les collines se revêtir d'allégresse, les germes se réjouir dans les entrailles de la terre, et à côté de la lampe de l'humble église, la lampe du colon brillait. Ah! si chacun faisait ce qu'il peut! Un si grand nombre de Canadiens prendraient-ils la route de l'exil? Mais j'aime l'espérance. Nous sommes nés de la France et de l'Église. Confiance et bonsoir, chère amie.
Mina.
(La même à la même)
Décidément, mes rêves patriotiques vous sont suspects, et ce n'est pas sans malice que vous me conseillez de chercher la source de ce beau zèle. Ma chère, je n'ai pas l'esprit curieux. Chercher les sources, remonter aux principes, c'est l'affaire des explorateurs et des philosophes. Prétendez-vous me confondre avec ces gens-là? D'ailleurs, il ne faut jamais admettre le plus, quand le moins suffit à une explication. Ici le patriotisme suffit.
Vous rappelez-vous nos conversations de l'automne dernier, alors que vous commenciez à être un peu sage? …quels progrès vous avez faits! J'aimerais reprendre ces causeries.
Angéline a toute mon amitié, toute ma confiance, mais elle m'est trop supérieure à certains égards. Aucune poussière n'a jamais touché cette radieuse fleur, et conséquemment je m'observe toujours un peu; avec vous, je suis plus libre.
Malgré vos aspirations religieuses, je ne puis oublier que nous avons été compagnes de chimères, de lectures, de frivolités. Parfois, je vous envie votre désenchantement si prompt, si complet. Mais ces désirs s'évanouissent vite. Je m'obstine à espérer qu'un jour ou l'autre le bonheur passera sur cette pauvre terre que Dieu a faite si belle.
De ma fenêtre j'ai une admirable vue du fleuve. Vraiment, c'est l'océan. Je ne me lasse pas de le regarder. J'aime la mer. Cette musique des flots jette un velours de mélancolie sur la tristesse de mes pensées, car, je vous l'avoue, j'ai des tristesses, et volontiers je dirais comme je ne sais plus quelle reine: «Fi de la vie». Pourtant je n'ai aucun sujet positif de chagrin, mais vous le savez, on cesse de s'aimer si personne ne nous aime.
Eh bien! je vois venir le jour où je me prendrai en horreur.