11 mai.
J'éprouve un inexprimable dégoût de la vie et de tout. Qui m'aidera à gravir le rude sentier? La solitude est bonne pour les calmes, pour les forts.
Mon Dieu, agissez avec moi; ne m'abandonnez pas à la faiblesse de mon coeur, ni aux rêves de mon esprit.
Aussitôt que mes forces seront revenues, je tâcherai de me faire des occupations attachantes. J'aimerais à m'occuper activement des pauvres, comme mon cher bon père le faisait, mais je crains que ces pauvres gens ne croient bien faire, en me parlant de ma figure, en m'exprimant leur compassion, en me tenant mille propos odieux. Craintes puériles, vaniteuse faiblesse qu'il faudra surmonter.
12 mai.
Dans le monde on plaint ceux qui tombent du faîte des honneurs, des grandeurs. Mais la grande infortune, c'est de tomber des hauteurs de l'amour.
Comment m'habituer à ne plus le voir, à ne plus l'entendre? jamais! jamais! Mon Dieu! le secret de la force… Ici ma vie a été une fête de lumière et maintenant la vie m'apparaît comme un tombeau, un tombeau, moins le calme de la mort. Oh, le calme… le repos… la paix… Que Dieu ait pitié de moi! C'est une chose horrible d'avoir senti s'écrouler tout ce que l'on possédait sans éprouver le désir de s'attacher à quelque chose de permanent.
14 mai.
Depuis mon arrivée, je n'avais pas voulu sortir, mais ce soir il m'est venu, par ma fenêtre ouverte, un air si chargé de salin que je n'y ai pas tenu. Quelques minutes plus tard, j'étais sur le rivage.
Il n'y avait personne. J'ai levé le voile épais sans lequel, je ne sors plus, et j'ai respiré avec délices l'âpre et vivifiant parfum des grèves. La beauté de la nature, qui me ravissait autrefois, me plaît encore. Je jouissais de la vue de la mer, de la douceur du soir, de la mélodie rêveuse des vagues clapotant le long du rivage. Mais un jeune homme en canot passa chantant: Rappelle-toi, etc.