A la mort de Zinmou, nous trouvons quelques années d’interrègne. Zinmou avait laissé trois fils, de deux lits différents. Le troisième, Kam Nu-na-kawa Mimi-no Sumera-mikoto, parvint à se faire reconnaître mikado, avec l’appui de son frère, né de la même mère que lui. Ce dernier tua le rival de celui qui devait figurer dans l’histoire sous le nom de Sui-sei Ten-wau. Elevé au rang suprême en l’année 581 avant notre ère, il mourut en—549. Son frère, mort en—578, fut inhumé, comme l’avait été son père, sur le Unebi-yama, dans la partie nord[60], qui fut, de la sorte, la plus ancienne sépulture impériale du Japon[61].
Nous voyons ensuite quatre mikados se succéder de père en fils, sans la mention, dans leur règne, d’aucun incident digne d’être rapporté, entre les années 548 et 291 avant notre ère.
Sous le règne du VIIe mikado, Neko Hiko Futo-ni (—260 à 215), quelques historiens placent un événement que j’ai eu déjà l’occasion de citer, et qui, s’il était admis comme authentique, aurait une importance de premier ordre pour l’histoire des origines de la civilisation japonaise. Je veux parler de la mission envoyée au Japon par l’empereur Tsin-chi Hoang-ti, auquel on avait persuadé qu’il existait, dans ce pays, un breuvage donnant l’immortalité. La vingt-huitième année du règne de ce prince (219 avant notre ère), un homme du pays de Tsi, nommé Siu-fouh, adressa un mémoire à l’Empereur, où il disait que, dans l’océan Oriental, il y avait trois montagnes divines, appelées Poung-laï, Fang-tchang, et Ing-tcheou; que ces trois montagnes divines étaient situées dans la mer Pouh-haï, et que les habitants de ces îles possédaient un remède pour ne pas mourir. Il demandait enfin à Chi-hoang d’y être envoyé, pour y chercher ce remède. L’empereur approuva la demande, et envoya Siu-fouh à la recherche du pays des Immortels, en compagnie d’un millier de jeunes gens, garçons et filles. Les vaisseaux qui emportèrent cette mission se perdirent en mer, à l’exception d’un seul, qui vint apporter en Chine la nouvelle du désastre[62].
Cet événement est mentionné dans quelques historiens japonais[63]; mais, comme il ne figure point dans le Ni-hon Syo-ki, il y a lieu de croire qu’il a été emprunté aux sources chinoises par des historiens japonais de date relativement récente. D’après Syoun-sai Rin-zyo[64], sous le mikado Kau-rei, à l’époque où régnait en Chine l’empereur Chi-hoang, de la dynastie des Tsin, il y eut un homme appelé Siu-fouh, qui exprima l’idée d’aller chercher au mont Poung-laï un médicament pour éviter la mort. Il se rendit en conséquence au Japon. On prétend qu’il s’arrêta au mont Fu-zi Yama. Il existe un temple (yasiro) construit en son honneur à Kuma-no, dans la province de Ki-i[65]».
J’ai tenu à recourir aux sources originales pour connaître la provenance de cette légende. Je l’ai trouvée dans les Mémoires de Sse-ma Tsien, le plus célèbre des historiens du Céleste-Empire; mais, au Japon, je ne l’ai rencontrée que dans des écrits en général peu estimés. Nous ne nous y arrêterons pas davantage.
Ce qu’on nous apprend des deux mikados suivants, le huitième et le neuvième, est à peu près insignifiant. Ils régnèrent de 214 à 98 avant notre ère, et vécurent le premier 117 ans, le second 115 ans. Ces cas de longévité extraordinaire se rencontrent sous plusieurs règnes de la période semi-historique des annales du Japon. Ils provoquent sur l’authenticité de ces règnes des doutes que nous aurons l’occasion d’examiner plus tard.
Le dixième mikado, Mi-maki-iri-biko Imi-ye (-97 à 30), commence à occuper une certaine place dans l’histoire. Sous son règne, en l’année 88 avant notre ère, fut établie, pour la première fois, la charge de syau-gun ou de «lieutenant-général» qui devait être, par la suite, prépondérante dans l’empire, et ne laisser au mikado qu’une autorité purement conventionnelle et nominale.
A cette époque, les tribus autochtones relevaient la tête de toutes parts; le mikado se vit obligé d’établir, dans son empire, quatre grands commandements militaires, à la tête de chacun desquels il plaça un syau-gun. Ce serait cependant une erreur de confondre le caractère de la fonction de syaugoun, à cette époque, avec celui qui devait s’attacher à ce titre environ mille ans plus tard. Dans les anciens temps, et jusqu’au VIIe siècle de notre ère, il n’y a pas eu de caste militaire proprement dite: l’empereur, en cas de guerre, était toujours de droit seul commandant en chef de l’expédition, et jamais cette charge importante n’était confiée à un de ses sujets[66].
C’est également sous le règne de ce même mikado qu’arriva au Japon, la première ambassade étrangère dont l’histoire nous ait conservé le souvenir. Je veux parler de l’ambassade du pays de Mimana, que j’ai eu l’occasion de mentionner dans une conférence précédente. Le Ni-hon Syo-ki nous dit que cette ambassade apporta un tribut au Japon, en automne, au 7e mois de la 65e année du règne de Mi-maki-iri-biko Imiye (an 33 avant notre ère), et ajoute que le pays de Mimana est éloigné de plus de 2000 ri du pays de Tukusi (côté nord-ouest de l’île Kiou-siou), et situé au sud-ouest du pays de Siraki[67], l’un des états qui existaient alors dans la péninsule Coréenne[68]. L’ambassadeur nommé Sonakasiti demeura auprès du prince héréditaire[69]. Le pays de Mimana est également désigné sous le nom d’Amana[70].
Sous le règne du onzième mikado, Ikume Iri hiko I sati (de 29 avant notre ère à 70 après notre ère), le Ni-hon Syo-ki cite une nouvelle ambassade de Corée, qui vint apporter des présents à la cour du Japon. Je m’attache à vous citer les missions envoyées du continent asiatique à la cour des mikado, parce que ces missions ont dû contribuer puissamment à éveiller la curiosité des Japonais, et à implanter dans leur pays les premières racines de la civilisation chinoise.