Sonakasiti, ambassadeur de Mimana, qui était venu à la cour sous le règne précédent et qui avait été attaché à la personne du prince héréditaire, exprima le désir de retourner dans son pays. Le mikado accéda à sa demande, lui fit des présents, et lui remit cent pièces de soie rouge pour son souverain. Pendant le voyage, l’ambassade de Mimana fut arrêtée par des hommes du Sinra, qui la dévalisèrent. On attribue à ce fait l’origine de la haine qui exista, par la suite, entre les deux états[71].
Ces riches présents, sans doute, éveillèrent la convoitise du Sinra. Nous voyons, en effet, un fils du roi de ce pays, nommé Ama-no Hi-hoko, se rendre au Japon, la 27e année avant notre ère, au printemps, le troisième mois, et demander au mikado la faveur d’être admis parmi ses sujets. Ce prince débarqua dans la province de Harima, et s’arrêta dans la ville de Si-sava-no mura. Le mikado lui envoya demander qui il était, et quel était son pays. Ama-no Hi-hoko répondit qu’il était fils du maître du royaume de Sinra, et qu’ayant appris que le Japon était gouverné par un sage empereur, il était venu s’y instruire et se mettre au nombre de ses sujets; qu’enfin il apportait en présent des objets de son pays pour les offrir au mikado. Celui-ci accéda à la demande du prince coréen qui, après avoir visité plusieurs localités du Nippon, se rendit par la rivière U-dino kava dans la province d’Au-mi, et habita quelque temps à A-na-no mura. Il quitta ensuite cette ville et passa dans la province de Waka-sa; puis il se rendit à l’ouest dans celle de Tati-ma, où il fixa sa résidence. Là, il épousa une femme du pays, qui lui donna une progéniture[72]. Les indigènes ont élevé un temple pour honorer sa mémoire[73].
Je suis entré dans ces détails pour montrer que les historiens japonais les plus anciens et les plus autorisés ont conservé avec soin le souvenir de ces premières relations de leur pays avec la Corée, relations auxquelles le Japon doit, sans doute, à une époque très reculée, la connaissance, au moins rudimentaire, des arts et de la civilisation asiatique.
En dehors des relations engagées avec la Corée, les annales du Japon nous rapportent, sous le règne d’Ikoumé Iri-hiko I-sati, quelques autres événements intéressants. Une épouse du mikado, sur les instances de son frère aîné, consent à assassiner ce prince pendant son sommeil; mais, au moment de commettre le crime, elle laisse tomber sur le front de son époux une larme qui le réveille, et l’instruit du projet conçu pour attenter à ses jours. L’impératrice obtient son pardon; mais, désespérée d’avoir causé le malheur de son frère, elle se rend dans un retranchement que celui ci s’était construit avec des sacs de riz. Un envoyé du mikado y met le feu, et le frère et la sœur périssent ensemble dans la fournaise[74]. Il y a, dans ce récit, un motif de tragédie orientale; mais nous n’avons rien de plus à en tirer.
L’art de lutter, si estimé au Japon, commença à se répandre dans ce pays sous le même règne. On y voit aussi l’érection d’un temple consacré à la grande déesse solaire Ten-syau dai-zin, dans la province d’Isé, et une fille du mikado, Yamato-bimé, devenir prêtresse de ce temple, événement qui fut l’origine des fonctions religieuses de Naï-kû, confiées à des femmes, et qui ont continué à subsister jusqu’à notre époque.
Enfin, la quatre-vingt-sixième année du règne d’Ikoumé Iri-hiko I-sati (an 67 de notre ère), le Japon envoya, pour la première fois, une ambassade dans un pays étranger. Cette ambassade, qui apporta des présents à la cour de Chine, est mentionnée dans les historiens chinois[75], mais on ne la trouve citée que dans un petit nombre d’historiens japonais, qui n’en ont gardé la mémoire que grâce aux annales de la Chine[76].
Le douzième mikado, Oho-tarasi-hiho O siro-wake, régna de 71 à 130 après notre ère. Au fur et à mesure que nous approchons du siècle de la guerre de Corée, les annales japonaises deviennent plus précises, plus explicites, plus substantielles: on sent que l’on quitte peu à peu le domaine de l’histoire mythique et légendaire, pour entrer dans celui de l’histoire positive. Durant ce règne, nous voyons rapportées les luttes qui devaient aboutir à l’expulsion définitive du Nippon des chefs Aïno, lesquels perdaient, d’année en année, du territoire et se réfugiaient dans les régions du nord. La première grande campagne, dont on nous donne le récit, fut engagée contre les O-so qui se trouvaient, encore à cette époque, en grand nombre dans le pays de Tukusi (île de Kiousiou). On ne sait pas bien à quoi s’en tenir au sujet de ces Oso, et de nouvelles recherches seront nécessaires pour connaître exactement ce qu’ils étaient. Cependant leur organisation politique, leur manière de combattre, et peut-être davantage leur nom, nous portent à croire qu’ils appartenaient à la race indigène des Kouriliens. O-so signifie «les descendants des ours». Or, l’on sait que l’ours tient une place considérable dans la religion des Aïno, que cet animal est de leur part un objet de vénération, et que leurs chefs, tout au moins, prétendent tirer leur origine des ours sacrés.
Une seconde révolte des O-so, sous le même règne, fut dominée par les forces militaires du mikado, et surtout par la ruse d’un de ses fils, Yamato Take, dont le nom est resté célèbre dans les fastes militaires du Japon.
Enfin les Atuma Yebisu ou Sauvages de l’Est—et, cette fois, il n’y a plus à douter qu’il s’agisse des Aïno—se révoltèrent à leur tour. Yamato Také, chargé par le mikado de marcher contre eux, les battit et les obligea à chercher un refuge dans l’île de Yézo, où ils vivent encore de nos jours sur les côtes et dans la région montagneuse de l’intérieur.
Pendant le cours de son expédition militaire, Yamato Také avait été assailli en mer par une violente tempête. Une de ses femmes de second rang, nommée Tatibana, persuadée que cette tempête s’était élevée par suite de la colère de Riu-zin, le Génie de l’Océan, s’offrit en holocauste à ce dieu, et se noya. La tempête s’apaisa aussitôt. Quelque temps après, le prince Yamato Také se trouva sur une hauteur d’où l’on pouvait contempler à l’est de vastes régions; se rappelant alors le dévoûment de Tatsibana, il s’écria: A-ga tuma! «ô mon épouse!» Depuis cette époque, les provinces orientales du Japon ont conservé le nom de A-tuma.