A la mort de Yamato Také[77], l’empereur plaça les rênes du gouvernement entre les mains de Take-no uti sukune, célèbre personnage qui fut ministre sous six mikados. Les annales du Japon lui attribuent une existence d’une longueur fabuleuse: il aurait vécu suivant les uns 317 ans, et suivant d’autres 330 ans.
Oho-tarasi-hiko-o-siro-wake établit, à la fin de son règne, sa résidence dans la province d’Au-mi. Après avoir occupé le trône pendant soixante années, il mourut âgé de 106 ans, laissant une soixantaine de fils, auxquels il distribua des territoires féodaux dans toute l’étendue de son empire. Les descendants de ces princes existent encore de nos jours en grand nombre au Japon.
On ne sait à peu près rien du règne du treizième mikado, Waka-tarasi (131 à 191 de notre ère), si ce n’est qu’il n’y eut point de guerre à cette époque, et que le peuple vécut heureux et content.
Le successeur de ce prince, Tarasi-naka, quatorzième mikado (192 à 200 de notre ère), était fils du célèbre Yamato-Take, dont je vous ai entretenus tout à l’heure. Il fit une guerre aux O-so, durant laquelle il mourut de maladie d’après les uns, d’une blessure occasionnée par une flèche d’après d’autres[78]. Son règne ne dura que neuf ans: il fut inhumé dans la province de Yetizen.
Nous voici arrivés au grand événement qui clôt la période semi-historique des annales du Japon. Je veux parler de la conquête d’un des royaumes qui composaient à cette époque la Corée, par cette femme extraordinaire que les orientalistes ont surnommée la Sémiramis de l’Extrême-Orient.
L’impératrice Iki-naga-tarasi, plus connue sous son nom posthume de Zin-gu kwau-gu, était arrière-petite-fille de l’empereur Waka-Yamato-neko-hiko-futo-hibi-no sumera-mikoto, et fille d’Iki-naga-sukune: elle avait été élevée au rang de kisaki ou impératrice, la seconde année du règne de Tarasi-naka. Son intelligence n’avait d’égale que sa beauté, et, pour comble de mérite, elle excellait dans l’art de la sorcellerie.
Comme elle se trouvait enceinte à la mort de Tarasi-naka, son époux, elle résolut, d’accord avec le ministre Také-no-outi-Soukouné, de cacher au peuple la mort de l’empereur, afin de ne pas mettre le désordre dans le pays et de pouvoir mener à bonne fin plusieurs campagnes qu’elle avait projetées. Elle convoqua en conséquence son armée, battit les O-so, et se débarrassa de quelques autres rebelles qui fomentaient des troubles dans l’empire. Se confiant ensuite à un pressentiment, elle résolut d’aller attaquer, au-delà des mers, le pays de Sin-ra, en Corée; elle ne voulut cependant point partir sans consulter le sort. Comme elle se trouvait sur le bord de la rivière de Matura, dans la province de Hizen, elle jeta dans l’eau un hameçon suspendu à une ligne, et dit: «Si ce que j’ai projeté doit réussir, l’amorce attachée à mon hameçon sera saisie par un poisson.» Elle souleva aussitôt sa ligne, à laquelle était suspendu un éperlan. L’impératrice s’écria: «Voilà une chose merveilleuse!» A la suite de cet événement, on appela Medura «merveilleuse», la localité qui fut plus tard désignée par corruption sous le nom de Matura[79]. La légende rapporte qu’on n’a pas cessé jusqu’à présent de trouver des éperlans dans cette rivière, mais que les femmes seules réussissent à les y pêcher[80].
Avant de partir pour la Corée, l’impératrice voulut se soumettre à une autre épreuve, afin de bien connaître la volonté des Dieux. Elle se baigna la chevelure dans l’eau de mer, et tout à coup ses cheveux se divisèrent en deux parties et formérent un toupet (motodori) sur le haut de sa tête. Ayant de la sorte l’apparence d’un homme, elle réunit son conseil de guerre, fit les préparatifs pour l’expédition qu’elle avait projetée, mit une pierre sur ses reins pour retarder son accouchement, et prit le commandement de son armée. Une divinité protectrice de l’Océan, Fumi-yosi, plaça la flotte impériale sous sa protection, et marcha à l’avant-garde des vaisseaux.
La flotte de l’impératrice venait à peine de quitter le port de Wa-ni, qu’une violente tempête s’éleva sur l’océan. De gros poissons parurent alors à la surface de l’eau et soutinrent les vaisseaux japonais. L’armée arriva de la sorte, saine et sauve, en Corée. Le roi de Sin-ra, Hasamukin, saisi de terreur, s’écria: «J’ai entendu dire qu’il y avait à l’Orient un royaume des Génies appelé Nip-pon, gouverné par un sage prince du titre de Sumera-mikoto. Ce sont évidemment les troupes divines de ce royaume; comment serait il possible d’y résister[81]?» Il arbora donc un drapeau blanc en guise de pavillon parlementaire, et se constitua volontairement prisonnier de l’impératrice qui lui accorda la vie et se fit livrer ses trésors, ainsi que des otages. Il prit en outre l’engagement de payer un tribut annuel à la cour du Mikado. Les rois de Korai et de Haku-sai, ayant appris ce qui se passait, envoyèrent des espions pour savoir à quoi s’en tenir sur les forces de l’armée japonaise. Convaincus que la lutte serait inégale et sans succès possible pour eux, ils se rendirent au camp de l’impératrice, se prosternèrent la tête contre terre, et implorèrent la faveur de la paix, prenant l’engagement de se reconnaître pour toujours les tributaires du Japon. La triarchie des San-kan fut, de la sorte, soumise tout entière à l’autorité des mikados[82].
Iki-naga-tarasi établit ensuite un campement en Corée, au commandement duquel elle plaça un personnage appelé Oho Ya-da Sukune; puis elle s’en retourna au Japon, emportant avec elle, outre les objets précieux dont elle s’était emparée, des livres et des cartes géographiques.