La réorganisation militaire du Japon, entreprise sous la direction d’une mission d’officiers français, a été effectuée en quelques années de la façon la plus remarquable. Pourvue d’armes excellentes et fabriquées suivant les derniers perfectionnements de l’art, l’armée japonaise se trouve aujourd’hui dans des conditions incontestables de supériorité sur toutes les armées asiatiques; et il n’y a pas à douter que, même en présence des troupes européennes, elle ne présentât à ses ennemis une très sérieuse résistance. Reste à savoir seulement, si les généraux, peut-être un peu trop improvisés à la hâte, seraient en état de la diriger et de la soutenir dans des circonstances difficiles. D’ailleurs, elle attend avec une impatience facile à comprendre, mais difficile à modérer, l’occasion de donner des preuves de sa valeur et de sa discipline.
La marine a été, de son côté, l’objet de toutes les ambitions du gouvernement japonais; malheureusement, les ressources financières de l’empire, obérées par une foule de dépenses nécessaires ou inutiles, mais qui étaient la conséquence fatale de la voie de réforme générale où le pays s’était engagé, n’ont pas permis de former une flotte de guerre sérieuse, aussi vite que la cour du mikado l’avait espéré. Elle se compose de seize bâtiments, dont un navire cuirassé de provenance américaine.
L’excellente création de l’arsenal maritime de Yokosuka, par un Français, M. Verny, commencé en 1867, contribue puissamment à la conservation et au développement du matériel naval des Japonais.
Tel est le tableau trop abrégé, sans doute, des principales améliorations matérielles réalisées durant ces dernières années, dans la pensée d’élever le Japon au niveau de la civilisation européenne. Ces améliorations peuvent être jugées très insuffisantes; mais elles sont d’un bon augure pour l’avenir, si on les continue avec un esprit de suite et surtout d’une façon plus réfléchie et plus économique. C’est beaucoup assurément que de mettre un pays en état de résister à l’invasion étrangère, et de faire respecter son indépendance. C’est fort peu, si la conséquence de ces réformes n’est pas d’agrandir les ressources de la nation par une augmentation de production, d’ouvrir de nouveaux débouchés aux fruits de son travail, et d’améliorer le sort du peuple en lui facilitant le travail et l’économie, et surtout en ne lui créant pas de nouveaux besoins.
L’avenir du Japon dépend aujourd’hui des mesures plus ou moins heureuses qui seront prises pour y développer l’instruction publique et y répandre la connaissance des sciences européennes. Quelques utiles résultats ont été déjà obtenus. De tous côtés des écoles publiques ont été ouvertes, et quelques grands établissements d’enseignement supérieur ont été fondés avec le concours de professeurs anglais, français, allemands ou américains.
Une Ecole de Médecine, établie primitivement à Nagasaki, a été transférée à Yédo. Le nombre des professeurs japonais, qu’on a hâte de nommer aussitôt que possible à la place de professeurs étrangers, y est déjà supérieur à celui des Allemands, auxquels ont été primitivement confiées les principales chaires.
Une École de Droit est dirigée par deux professeurs français, et une espèce de Faculté des Sciences a été confiée à des professeurs anglais. Enfin, il faut mentionner une École des Mines dirigée par des maîtres allemands.
De la sorte, la jeune génération japonaise ne connaît plus, en fait de sciences, que les sciences européennes; et avec l’intelligence dont elle a déjà donné des preuves si éclatantes, il n’y a pas à douter qu’elle ne dote bientôt l’empire du Soleil Levant d’une petite pléiade de savants sérieux et autorisés.
Par contre, les arts et l’industrie, au lieu de progresser, semblent entrer dans une voie très regrettable de laisser-aller et de décadence.
Les produits japonais sont, de jour en jour, de qualité plus inférieure; et c’est à grand’peine s’ils arrivent à se maintenir sur les marchés, en présence de la concurrence étrangère. Depuis l’ouverture des ports du Japon aux étrangers, le commerce des laques a pris un grand développement; il est même devenu un des articles d’exportation les plus importants du pays. Seulement, l’avantage qu’ont trouvé les fabricants indigènes à produire beaucoup et à bon marché, a nui considérablement au mérite artistique de leurs ouvrages. Les laques anciennes l’emportent en valeur, dans une énorme proportion, sur les laques modernes qui sont, à première vue, d’un aspect agréable, il est vrai, mais qui ne remplissent aucune des conditions de solidité et de bon goût si estimées dans celles qu’on fabriquait au siècle dernier. Il fallut l’intervention active du gouvernement de Yédo pour arracher cette grande branche d’industrie à une décadence complète et définitive. Grâce à ses encouragements, les ouvriers les plus habiles du Nippon se mirent à fabriquer de nouveau de beaux laques qui, grâce à l’intervention de procédés perfectionnés, à l’usage de couleurs qu’on n’avait pu encore employer, l’emportent même parfois sur les meilleurs produits de l’ancien temps.[238]