Un lettré nommé Tsien-tang se décida cependant à contrevenir à l’ordre exprès de l’empereur, et à s’exposer à la mort pour la mémoire du grand moraliste de Tsou. Il rédigea donc une requête, et, dans l’intention de la remettre à son prince, il se rendit au palais impérial, précédé de son cercueil.
Dès qu’il eut déclaré le motif de sa visite, un garde lui décocha une flèche pour le châtier de son insolence. L’empereur, auquel on remit néanmoins la requête, la lut attentivement, ordonna que la blessure du courageux lettré fût soignée au palais même, et décida que Mencius serait réintégré dans les titres qu’il lui avait enlevés.
Plus d’un souverain chinois s’est fait gloire de faciliter aux censeurs le soin de lui adresser des remontrances. On cite un empereur qui parfumait les requêtes de ses ministres et se lavait les mains avant de les toucher, prétendant qu’il était bon de se préparer à recevoir des vérités qui ne sont pas toujours agréables à entendre; et, s’adressant à un de ses ministres, il lui disait: «Ménage mon peuple, mais ne crains pas de ne point me ménager moi-même. Il vaut mieux que j’aie cent fois à rougir que d’être cause qu’il coule une seule larme.»
L’histoire de Chine est remplie de faits de ce genre, qui formeraient aisément la matière d’un volume tout entier.
[127] Youen-kien-loui-han, cité par Pauthier, Chine, t. II, p. 136.
[128] Siouen-wang, roi de Tsi, adressa à Mengtsze cette question: «On rapporte que le fondateur et premier roi de la dynastie des Chang (1783 avant notre ère), Tching-tang [détrôna et] envoya en exil le roi Kie (de la dynastie des Hia, et que Wou-wang) (fondateur de la dynastie des Tcheou, 1134 avant notre ère) mit à mort Tcheou (dernier prince de la dynastie des Chang). Est-ce possible?»
Mengtze répondit: «Dans l’histoire, cela est rapporté.»
Le roi lui dit: «Est-il donc permis à un sujet de tuer son prince?»
Mengtze répondit: «Celui qui vole [les droits de] l’humanité, on l’appelle un voleur; celui qui vole la justice, on l’appelle un scélérat. Or un voleur, un scélérat, n’est qu’un individu ordinaire [et nullement un prince]. J’ai entendu dire que [Tching-tang] avait tué un individu appelé Tcheou; mais je n’ai jamais entendu dire qu’il ait tué son prince.»
[129] Cette opinion était celle du poète Sou Toung-po, auquel on doit un célèbre commentaire du livre de Laotsze, publié sous le titre de Tao-teh king kiaï.