CHAPITRE III
Un tour de jardin.—Contrepéteries intrinsèques et Contrepéteries extrinsèques.
Les Contrepéteries revêtent les formes les plus inattendues et les plus diverses: tantôt elles surgissent spontanément, par une sorte d'attraction invincible, entre lettres ou syllabes voisines; tantôt, elles procèdent de bouleversements violents dans la contexture des mots ou dans l'arrangement des phrases.
Mais, simples ou complexes, superficielles ou profondes, elles s'épanouissent toujours comme autant de fleurs délicieuses et suaves, que j'essaierai de grouper dans les plates-bandes ensoleillées d'un merveilleux parterre, près de qui le célèbre Jardin des racines grecques du vénéré Lancelot ne paraîtra plus qu'un potager vulgaire, arrosé par un pompier.
Et d'abord, deux allées principales s'ouvrent devant les pas du promeneur; le Touring-Club de France, protecteur puissant et éclairé des sites pittoresques, a récemment agrémenté l'entrée de ces voies triomphales de poteaux indicateurs: sur celui de droite, on lit, en caractères énormes, ce renseignement topographique: Contrepéteries intrinsèques, et, sur celui de gauche, comme pendant naturel, la mention inverse: Contrepéteries extrinsèques.
Tels sont, en effet, les deux grands embranchements que je vais analyser et décrire.
Les Contrepéteries intrinsèques, ainsi que leur nom l'indique, sont des permutations localisées dans l'intérieur d'un mot; semblables aux monades de Leibnitz, elles n'ont pas de fenêtres ouvertes sur le dehors: tout se passe en famille, dans l'intimité de la maison commune. Mais aussi que de trésors cachés ces transpositions patriarcales ne mettent-elles pas au jour, et que de gemmes incomparables ne dégagent-elles point de la misérable gangue qui interceptait leurs feux!
La rosière de Viroflay, solennellement couronnée par le maire, dans l'éclat de la fête nationale, devient, pour la plus grande joie de la foule assemblée, la rosière de flaire au vit. Et n'est-ce pas, en somme, la fin prédestinée de cette innocente jouvencelle, qu'un mari, judicieusement agréé par l'autorité municipale, a pour mission d'initier aux mystères de l'amour?
Dans un Traité de Zoologie, à l'usage des gens du monde, j'apprends que l'hippopotame est un quadrupède à merde énorme. Il est naturel, en effet, que le volume des excréments soit en rapport avec la corpulence de l'animal qui les rejette; j'ai bien eu pour frère de lait un futur vérificateur des poids et mesures, qui tétait comme un moineau et qui déféquait comme un bœuf, mais c'est là un cas exceptionnel, indigne de retenir l'attention. Pour en revenir à mon Traité de Zoologie, l'auteur n'avait nullement en vue d'entamer une controverse de scatologie comparée: il voulait simplement enseigner à ses élèves que l'hippopotame était un animal à derme énorme; mais il avait compté sans l'inévitable faute d'impression, auxiliaire née de la contrepéterie intrinsèque.