Rien n’était omis dans la liturgie. Il n’y a pas encore eu de Luther parmi les animaux.

Et quand le sacrifice, sous les deux espèces, était consommé, l’aumônier montait en chaire, et prononçait le panégyrique du grand saint dont on allait fêter la journée. Malheur au bouledogue qui eût bâillé à l’exorde! malheur au lévrier charnaigre qui eût dormi sur ses pattes au second point!

Cette cérémonie religieuse, que nous nous serions bien gardés d’imaginer, n’était pas plus une impiété pour ceux qui s’y prêtaient qu’elle n’en doit être une pour nous, qui la rapportons avec la même innocence d’esprit. Elle avait d’ailleurs un but: c’était de prier le ciel d’éloigner des chiens la gale, le flux de sang, les vers, le mal d’oreille, les crevasses, les morsures de serpens, les piqûres de plantes vénéneuses, les blessures du sanglier, et surtout la rage.

Il est vrai que, sans être casuiste profond, on reconnaissait dans cette sollicitude religieuse pour les chiens moins le désir abstrait de leur conservation que celui de ne pas perdre des animaux dont quelques-uns ne s’élevaient pas à moins de cent louis d’or. Je parle de ceux qui, par un soin particulier des gardes, n’avaient jamais compromis leur nationalité danoise, ou anglaise, ou royale, avec une nationalité de basse-cour, quelle que fût l’ardeur de la saison, quel que fût le charme irrésistible de la séduction. Aussi les chiens et les chiennes nobles ainsi conservés étaient enregistrés, à leur naissance, à l’état civil du chenil; leur accouplement y était inscrit, leur mort également. C’était là leur livre de noblesse, leur livre d’or; quelques-uns même ont eu leurs poètes et leur Panthéon. La Deshoulières ne les oubliait pas dans ses tragédies. Les curieux qu’un doux loisir amènera à Chantilly verront dans le cabinet d’histoire naturelle du château un chien sous verre. Le votif animal est exposé, non en souvenir de sa grâce ou de sa force, il est très-laid et très-chétif, mais en mémoire d’un service éminent qu’il rendit à son maître. Un chasseur allait être blessé par un sanglier; le chien se jeta entre son maître et l’animal furieux. Dans la lutte, le chien et le sanglier moururent; le chasseur fut sauvé. C’était monseigneur le prince de Condé, le grand Condé! ce trait-là n’est pas dans son histoire. Bossuet le funèbre, qui était fils d’un vacher, n’aurait pas dû oublier ce chien dans son oraison.

Cette puérilité d’aristocratie s’étendait partout, les carpes des étangs avaient aussi leur âge connu, les cerfs et les chiens leur parchemin; jusqu’aux arbres, jusqu’aux tilleuls! les tilleuls ont leur extrait de naissance au château. Il est étonnant que les chênes n’aient pas été faits ducs, et les hêtres marquis.

Je n’ai pas le courage de rire de cette manie de tout anoblir, quand je songe aux révolutions qui ont passé sur les châteaux et qui les ont guillotinés aussi bien que leurs possesseurs. Il va sans dire que les maîtres ont dû souffrir l’exil et la mort. Les révolutions ne sont pas faites pour s’attendrir; elles sont faites pour marcher. Mais les pierres? on les a pilées; les vases de marbre de Médicis? on les a broyés; on a jeté de la boue dans les étangs; on a scié les arbres séculaires des Montmorency jusqu’à la racine. En juillet 1830, par une manière étrange d’entendre le respect dû à la propriété, des hommes venus de Paris ont tué en quelques jours tout le gibier de la forêt de Chantilly. Cerfs, biches, daims, sangliers ont été assommés, jetés dans des charrettes et ramenés à la capitale. Le chevreuil s’est vendu quatre sous la livre à la Vallée; et il y a en France des inspecteurs des eaux et forêts payés 20,000 fr. par an.

Aussi, pendant une excursion d’un mois à travers la forêt, j’ai vu pour tout gibier un papillon blanc.

Quant aux chiens, et pour y revenir une dernière fois, voici quelle a été leur affreuse destinée. A la mort du dernier des Condés, ils ont été vendus par lots à des bouchers de Poissy; quelques-uns aux écorcheurs de Montfaucon.—Eux qui avaient jadis une messe en musique!

Après avoir écouté l’histoire d’une fête donnée à Chantilly, sous le Grand Condé, à un fils de Louis XIV, il ne sera pas sans intérêt pour vous, dis-je à mon compagnon, d’apprendre comment, un siècle après, un descendant du même Condé fut traité dans son propre château, au retour d’une campagne heureusement terminée. Un siècle d’intervalle a singulièrement changé les mœurs des propriétaires féodaux du palais de Chantilly, quoiqu’on soit encore à vingt-six ans de distance de la grande révolution. Entre les rangs de la noblesse, la bourgeoisie s’est glissée. Elle est aussi de la fête: elle a son couvert à table, et sa place au bal.

Assis tous deux dans l’une des salles du château, nous lûmes, mon compagnon et moi, la relation fidèle que je transcris.