La nuit descendait, et pour un centenaire la fraîcheur de la forêt devenait d’instant en instant plus vive et plus pénétrante.

—C’est peut-être mon dernier soleil, me dit-il, mais il est beau! aussi beau que celui qui brilla sur le château le jour où je vis fouler cette pelouse, aujourd’hui veuve de tant de beaux équipages, par le comte du Nord, plus tard Paul Ier, empereur de toutes les Russies.

—Encore cette histoire, lui dis-je; car, sans vous qui me la racontera?

Il s’appuya sur moi et parla:

—Le comte du Nord voyageait en Europe; il vint en France, à Paris. A la cour on lui parla de Chantilly: il voulut le voir. Le prince de Condé retrouvait dans ces momens de réception toute la munificence de ses aïeux. Il reçut le royal étranger comme l’eût fait le grand Condé après la bataille de Rocroy; comme l’eût fait Louis XIV au grand Condé, avec des lauriers dans la main.

La réception fut majestueuse: elle parut froide. C’était calculé: l’ennui de la première journée avait été prévu. Après le dîner, après la promenade, après le jeu, il y avait encore de l’ennui, comme pendant le jeu, la promenade et le dîner.

Alors monsieur le prince proposa au comte du Nord, pour passer plus agréablement le reste de la soirée, une partie de chasse dans sa forêt. Cette invitation, faite à dix heures de la nuit et d’un ton sérieux, étonna beaucoup le prince, qui se la fit répéter, et qui n’y adhéra que sous forme de plaisanterie, n’imaginant pas qu’il fût possible de courre le sanglier et le cerf au milieu de l’obscurité.

Aussitôt, à un signal donné par le prince, les chevaux, tout sellés, tout bridés, sont conduits dans la cour des écuries, les chiens réunis en groupe, les piqueurs rassemblés; gentilshommes, valets, coureurs, tout met le pied à l’étrier. Le cor sonne; les princes de Condé et le comte du Nord s’élancent sur leurs chevaux; quelques dames osent suivre ces aventureux chasseurs.

La soirée est belle; la lune rayonne sur les magnifiques bois de Sylvie; la pelouse, vaste lac de gazon, jette son parfum fade à la nuit; on la foule quelque temps en silence. Il y a de l’étonnement dans ces chiens et dans ces chevaux éveillés au milieu de leur sommeil pour obéir à l’impérieuse voix de la chasse, à l’heure où tout dort, jusqu’aux arbres. Ils cherchent leur soleil et leur rosée si fraîche du matin et ces masses sonores d’air, qui répètent, avec la pureté du cristal, les aboiemens, les hennissemens, les fanfares; ils ne comprennent pas pour quel étrange courre on a réuni leurs meutes. Humbles, comme tous les animaux le sont la nuit, les chevaux battent le gazon d’un galop douteux; les chiens, l’oreille basse et le museau en quête, ne savent où chercher leur piste, sous un ciel sans vent connu, plein d’exhalaisons où ne se mêle aucune trace de gibier. Le gibier dort, le sanglier dans ses joncs sauvages et ses mares, le cerf sous les charmes immobiles, sous les oiseaux immobiles, sous un ciel immobile. La grande ame de la forêt, avec toutes ses agitations et ses intelligences, repose.

Et les chasseurs ont déjà passé la grille du château; ils sont deux cents; maîtres et valets. C’est la grande route du connétable. Le cor retentit.