Une lumière brille, deux lumières, vingt lumières, mille; on y voit à vingt pas, à une lieue, à droite, à gauche, partout; mille sinuosités, trente ou quarante lieues de lignes courbes s’embrasent; les lumières y ruissellent comme des fleuves; les routes qui s’entrecoupent, étroites et rapides, s’illuminent aussi et vont comme une flèche jusqu’à ce qu’elles rencontrent une étoile, une table, un carrefour qui les fasse tourner ou jaillir en nouvelles routes de feu, pour plus loin, après avoir encore couru, être brisées de nouveau jusqu’aux limites indéterminées du bois, de carrefour en carrefour, de poteau en poteau, de rond-point en rond-point. Le jour n’a pas cet éclat. Sur le feuillage ou sous le feuillage, les mêmes tremblemens de lumière; les mêmes gouttes de clarté sur les branches intermédiaires, comme à midi, l’été; et à ce jour factice, les oiseaux s’éveillent, battent des ailes, et chantent; les chiens ont retrouvé leurs voix, les chevaux leurs pas. Dans les fourrés, le cerf remue; dans sa bauge le sanglier grogne. Toutes les harmonies s’éveillent sans l’ordre de Dieu. En avant les chevaux, les chiens et les hommes! en avant les limiers, qui débusquent le cerf, trompent toutes ses allures, qui saisissent dans l’air le cri qu’il y a jeté, sur la terre le souffle qu’il y a répandu, dans l’eau la trace qu’il y a laissée, qui vont, qui bondissent, qui nagent, avec cette rectitude de volonté dont la pensée s’épouvante! En avant donc les chiens! puisqu’il est midi! qu’on va sonner la curée! Il est midi, le ciel est rempli d’étoiles.
Ce fut une magnifique surprise pour M. le comte du Nord que cette forêt, qui contient près de huit mille arpens, illuminée comme un palais le jour de la naissance d’un souverain. Ce fut aussi dans cet instant que, se tournant avec sa grâce française, monsieur le comte dit au plus âgé des princes: «Jusqu’à présent les rois m’ont reçu en ami; aujourd’hui Condé me reçoit en roi.»
Le prestige de cette illumination était dû à des torches de résine portées par les vassaux de monseigneur. De dix pas en dix pas un paysan à la livrée du prince était le chandelier immobile d’une torche.
Sans parler des allées, contre-allées, qu’on se place seulement à la Table, principal carrefour de la forêt, et l’on sera le centre de douze routes, dont la moindre n’a pas moins d’une lieue d’étendue: qu’on calcule maintenant la population de vassaux attachés à la maison du prince. Il était impossible d’afficher avec plus de délicatesse et d’éclat, aux yeux de l’illustre étranger, en l’honneur de qui la fête était donnée, la richesse féodale de la maison. Pauvres vassaux! diront quelques-uns.—Ils se sont vengés. Il resta une torche de cette fête; avec celle-là on brûla bien des châteaux, et avec le manche on chassa de son socle de canons et de boulets la statue du connétable de Montmorency.
—Continuons la fête.
Les cerfs de la forêt, à ce midi sans aurore, reconnurent leur ennemi, l’homme, et s’élancèrent dans les allées par troupeaux, croyant à la réalité du jour. C’était vraiment grand et digne d’un prince que ce spectacle d’animaux courant sur une ligne de feu, entre d’immobiles flambeaux, surtout lorsqu’ils apparaissaient au fond de la perspective, alors qu’on ne distinguait plus que leur bois, et que les torches semblaient des étincelles.—C’était vraiment grand et beau! Le bruit du cor dans une nuit semblable, où le plaisir avait l’aspect du désastre, la joie le caractère de l’effroi, la fête celui d’un incendie.
Le cerf fut débusqué; alors un spectacle toujours neuf, toujours admirable à la clarté du jour, emprunta de la clarté des flambeaux un aspect difficile à décrire. Chevaux, chiens et chasseurs dérobent en courant, à ce bariolage de couleurs, tranchées de vert sombre et de fumée de résine alternativement, des ombres fortes ou effacées par les lumières. Obligé de parcourir sans déviation la ligne de feu qui brûle ses deux prunelles, le cerf renverse, tantôt à droite, tantôt à gauche, six hommes ou six flambeaux, peu importe. Les vassaux se rapprochent, et la symétrie n’a pas à souffrir. Pauvre cerf! comme il va malgré les chiens pendus en grappe à ses flancs, malgré les chevaux, autres chiens plus forts, qui hennissent, malgré les hommes, autres chiens qui parlent! Il devance ces chiens, ces hommes, ces chevaux, le vent, la pensée; mais il ne peut devancer ce qui est immobile et qui ne finit pas, des hommes debout, des torches enflammées. Il sait le carrefour du Connétable; il y pense; il y est; c’est une lieue. Il en franchit d’un bond la table de pierre de cinquante couverts; autour de la table encore du feu. Il sait le carrefour de l’Abreuvoir; il y est; il est déjà plus loin, il a encore vu du feu. Alors sa vitesse n’est plus un élan, c’est un vol; ses quatre jambes pliées sous le ventre, sa tête disparue dans la ligne allongée de son corps, entièrement masquée par le massacre de son bois, il parcourt les espaces avant de les avoir conçus; les espaces ne sont plus que des êtres de raison; les hommes et les arbres sont des lignes noires, les torches une ligne rouge, lui une pensée. Il ne doit plus compter ni sur l’air ni sur la terre; la terre et l’air sont peuplés de bruits qui sonnent sa mort. Aux étangs! aux étangs! Il y en a cinq au milieu de la forêt. A des heures plus douces, et quand la lune les éclairait, il y est venu avec les faons et les biches y boire et s’y rafraîchir.
Aux étangs! il y court.
Les étangs, magnifiques pièces d’eau, qu’une étroite chaussée divise, et qui semblent, lorsque le soleil les éclaire, une rosace de cristal, dont le château de la reine Blanche, qui les domine, est le médaillon gothique.
Aux étangs, les chiens ont devancé le cerf, et là comme ailleurs la fatale illumination des torches l’attend. Rien n’est beau comme les étangs pourpres des flammes qui les cernent, réfléchissant les étoiles immobiles et la fumée qui court à leur surface. Le cerf y plonge, et le bruit de sa chute se perd au milieu du bruit des chevaux et des hommes qui arrivent, des chiens qui sont arrivés. Ce fut un moment dont le souvenir ne se perdra pas, celui où les princes et leur innombrable suite, penchés curieusement sur leurs chevaux, à la lueur de ce lac, alors véritable miroir ardent, furent témoins de la prise et de la mort du cerf. Tout était rouge; eaux, ciel, château, cavaliers, dames, chasseurs, chevaux, chiens; auprès et au loin tout était rouge.