On déchira le cerf; les chiens eurent le morceau d’élite; des dames de la cour rirent comme des folles; le cerf pleura. Cette fête coûta prodigieusement; mais monseigneur le comte du Nord avait eu une chasse au flambeau.

Au château le souper attendait le retour des chasseurs. Ils furent reçus sous une tente parée d’emblèmes analogues à la fête: des bois de cerf soutenaient les rideaux et les draperies. Au dessert, quand les prestiges du cuisinier et de l’échanson, deux emplois où les premiers mérites se sont toujours mis en relief dans la maison des Condé, témoin Vatel, eurent achevé d’éblouir l’imagination septentrionale de l’auguste étranger, le prince se leva et dit au comte du Nord: «Où monsieur le comte croit-il être?—Je crois être, répond celui-ci, dans le château de Condé, le plus noblement hospitalier des princes, et dans son plus riche appartement.»

Les rideaux s’écartent, les deux côtés du pavillon s’ouvrent, et le comte du Nord, à son inexprimable étonnement, se trouve au centre des écuries du château. Trois cents chevaux, chacun dans sa stalle, ceux-ci hennissant, ceux-ci courbés sur l’avoine, ceux-là perdant la sueur sous l’éponge, ceux-là frappant les dalles, tous sous la main d’un domestique, complètent cette surprenante perspective.

C’était en effet une bizarre idée du prince d’avoir traité un futur souverain dans les écuries du château. Mais personne n’ignore, et nous l’avons dit plus haut, que les écuries du château de Chantilly sont une des merveilles architecturales de la France. Aussi, lorsqu’en 1814, au retour des princes dans leurs propriétés, une délicate précaution voulait leur éviter d’abord la vue de leur château démantelé par la bande noire, le prince de Condé se hâta de demander à son introducteur: «A-t-on respecté les écuries?—Oui, monseigneur.—Maintenant, ajouta-t-il avec joie, vous pouvez tout m’apprendre.»

Il était nuit, nous étions à la porte de l’hôpital de Chantilly; le centenaire me dit adieu.

NOTES.

[Page 94], ligne 18.

Il y a évidemment ici double emploi de la même histoire, ou anachronisme dans la mémoire du centenaire. L’événement est vrai; mais il arriva au duc de Bourbon, le dernier du nom, et non pas au prince de Bourbon fils du grand Condé, à moins qu’il ne soit arrivé à tous les deux. Dans une Vie de Louis-Joseph de Condé, imprimée en 1790, il est parlé de la séduction exercée, avec résultat d’un garçon, sur une blanchisseuse de Chantilly par le duc de Bourbon. Le prince de Condé aurait exigé de son fils les mêmes indemnités que le grand Condé, et il aurait obtenu la même obéissance. Nous nous serions gardés pourtant de citer cette histoire pleine de calomnies envers les princes, si le fait qu’on y trouve ne nous avait été garanti par la tradition du pays. La blanchisseuse et son fils existent encore.