Pardonnez-moi, ma mère, si mon imagination ne me fournit rien de plus beau pour entourer de respect vos cendres; mais.......

Le marquis s’aperçut que sa mère n’était plus là. Après l’avoir maudit, elle était partie indignée pour Paris. Il entendit le bruit des chevaux qui passaient sur le pont de Brunoy.

IV

Malgré le silence que s’imposa madame de Montmartel, touchant la conduite de son fils, à la folie duquel elle refusa toujours de croire, on commença de nouveau à s’occuper du marquis, sur le bruit qui avait couru du deuil extravagant de Brunoy. On sut enfin qu’il ne s’était ni tué, ni embarqué pour les Indes, ni relégué à la Trappe, versions diverses adoptées dans le temps par les oisifs de la capitale. On l’avait retrouvé; on apprit que le possesseur d’une fortune de plus de trente millions vivait dans un bourg de six cents habitans, traités par lui sur le pied d’une intime familiarité. Ses dispositions funéraires en faveur de sa mère se répandirent au courant des petits propos, où put difficilement s’introduire l’exagération, car elle était impossible à l’encontre du personnage.

De son côté, le marquis fut instruit de la place qu’il avait dans l’opinion, cette opinion qui lui avait été si cruelle un jour, si impitoyable, et si brûlante à l’endroit le plus à nu de l’ame humaine, de la vanité. Son héroïsme étrange avait tenu sa vengeance muette, étouffée et petite, comme un moineau dans la main; sa colère dut se réjouir quand elle put se dire: J’ai enfin attiré sur moi les regards louches de la noblesse, ma sœur, et la vue commune mais bonne du peuple, mon frère. La scène se passera en famille.

Du reste, on continua à considérer le marquis de Brunoy comme un original. Original est le premier nom que reçoit dans le monde un homme de génie ou un fou.

Vous avez souillé la noblesse française, avait dit madame de Montmartel à son fils.

Et le marquis était en droit de demander ce qu’il restait à faire pour la souiller davantage après l’abbé de Voisenon, qui louait en pleine académie les charmes de madame Favart, la maîtresse du maréchal de Saxe; après M. le marquis de Sade, qui suçait le sang des jeunes filles, trouvant que de les embrasser c’était trop fade; après M. le président de Meslay, de la chambre des comptes, surpris tout nu à l’Opéra, dans une loge, avec une fille des chœurs; après le roi de France, qui vivait publiquement avec madame Dubarry.

Ce n’est pas déjà mal ainsi, mais on peut aller plus loin quand on a quarante millions, réfléchit le marquis de Brunoy; il reste à découvrir. L’abaissement est profond, mais il n’est pas encore à plat dans la boue; c’est à peine si le peuple, admis comme valet, pénètre au fond des boudoirs, où il soutient les flambeaux de cristal de la luxure, esclave cubiculaire de ses maîtres; c’est à peine s’il connaît leurs orgies, en présentant la cuvette de vermeil où retourne le premier souper pour faire place au second; c’est à peine s’il comprend leur langage, sous le néologisme libertin qui le farde; c’est à peine s’il les méprise, vivant du reste de leurs débauches, du reste de leurs habits, du reste de leurs soupers, du reste de leurs femmes. Il y a un autre peuple qui ne les connaît pas, car les nobles seigneurs ne vont pas à pied, et le roi, leur maître en tout, ne se montre que deux fois par an. Ils m’ont laissé la rue à salir; là je veux être roi et marquis de Brunoy, conseiller-secrétaire du roi, maison, couronne de France et de ses finances.

Un mot d’histoire en passant. Louis XVI n’était pas encore monté sur le trône.