Le comte de Provence, frère du roi Louis XVI, devenu Monsieur, et depuis Louis XVIII, qui possédait Gros-Bois, belle terre du voisinage, se passionna pour la propriété du marquis de Brunoy, la trouvant selon ses goûts de solitude classique, alors moins exclusifs, torts d’un âge encore chaud, qu’on l’a soutenu plus tard à la gloire de cette exception des mœurs royales de l’époque. Il convoita Brunoy, le désira, le demanda, menaça pour l’avoir, faisant répandre par d’officieux courtisans qu’il était dans les intentions du marquis lui-même de se débarrasser d’un château ruineux pour tout autre qu’un prince royal.

Le marquis poussa l’originalité jusqu’à résister aux avances de Monsieur, et à se ruiner de plus belle comme s’il eût été prince. On convint que la fermeté ne manquait pas à cet extravagant.

De jour en jour plus affermi dans ses projets de vivre au milieu de la société qu’il s’était créée en haine de celle dont il avait fui l’outrageuse hiérarchie, il fallait ou qu’il l’élevât jusqu’à lui ou qu’il s’effaçât jusqu’au point de se trouver de niveau avec elle. Rien au monde, dans l’histoire des petits combats du cœur humain, n’est intéressant comme le principe de la lutte qu’il eut à soutenir en lui-même. Tantôt le marquis dévore l’homme, tantôt l’homme dévore le marquis; il rappelle ces monstres qui apparaissent au commencement et à la fin d’une création. Tête de marquis et queue de peuple: à la fin la queue l’emporta.

Un jour il convie ses bons amis les vilains à un superbe repas qu’il donne dans une des plus belles salles du château. Selon l’usage, le menu fut formidable, la plaisanterie ruissela, avec le vin, des lèvres sur la nappe.—Mes amis, leur dit le marquis au moment suprême du dessert, quand les convives en belle humeur mouchaient déjà les bougies avec leurs doigts, et s’enroulaient à l’orientale des serviettes autour de la tête; mes amis, je réclame votre attention, si c’est possible, pour quelques minutes.

Des figures de terre cuite, peintes en rouge, s’efforcèrent de garder le sérieux nécessaire à la communication qui allait être faite par le marquis.

—Vous savez qu’on me reproche dans le monde d’être trop familier avec vous, de vous avoir laissé prendre trop de liberté, d’avoir oublié que vous étiez mes vassaux, de vous avoir admis à ma table, et beaucoup d’autres torts dont vous voyez que je me corrige, puisque je vous tutoie tous, puisque je bois dans le verre de mon voisin Venteclef à la santé de vous tous, puisque je vous invite tous pour demain à renouveler la réunion d’aujourd’hui.

Cependant, si je suis fier d’avoir effacé toute différence entre nous; si j’ai voulu que nous fussions tous égaux comme les six bouteilles d’un panier de Chambertin, il n’est pas moins vrai que vous n’êtes que des vignerons, des serruriers, des engraisseurs de volaille, des tonneliers, des gardes-chasses, etc., et que je suis marquis de Brunoy.

—Monsieur le marquis, nous n’avons jamais prétendu le contraire, s’écrièrent les vilains, qui craignaient que quelque velléité de suzeraineté ne se fût tout-à-coup éveillée dans l’âme du marquis.

Il les interrompit en frappant la table de son verre.

—Je le sais: aussi, pour en finir avec tous les reproches dont on m’assomme, après avoir été vilain avec vous, ce qui ne m’a pas réussi auprès de gens obstinés à m’appeler marquis, je prétends que vous soyez marquis comme moi; ce qui va avoir lieu sur-le-champ.