Alors nettement je demande :

— Je suis perdu, n’est-ce pas ?

— Que dis-tu là ? Quelle idée vas-tu te faire ? Perdu ! quand on a la jeunesse ! Tu es malade encore, gravement, mais les médecins espèrent bien que Davos…

— Allons, ma vieille maman, dis-moi la vérité, non pas pour me l’apprendre, je la connais, mais pour te soulager… Tu n’aurais pas dû les faire conférer dans mon cabinet. Il n’y avait qu’une simple porte entre nous. Les malades ont l’oreille fine. J’ai tout entendu.

— Et qu’as-tu entendu ?

La ruse est facile. Mais comment ne s’y laisserait-elle pas prendre ? Sa douleur, son désespoir, de moins en moins contenus, lui ôtent tout sens critique.

— Que je suis perdu, voilà ce que j’ai entendu. Ils ont dit que j’étais perdu.

— Non, tu n’es pas perdu encore. Davos peut te sauver… Non, non ! Nous ferons l’impossible. Tu es jeune. Il y a encore des forces en toi… Dieu ne peut pas m’éprouver ainsi. Ah ! mon enfant, il nous faut du courage…

Voilà, j’ai reçu le coup. Elle ne m’a pas démenti ; je suis perdu ! On a beau s’y attendre, cela vous assomme. Je suis perdu ! Je le savais… je le savais… Mais on m’a tellement répété que j’étais sauvé, et Colline, tout à l’heure, avait un si confiant sourire que je ne serais pas un faible être humain si, à mon insu, un peu d’espérance ne s’était au fond de moi insinué. On sait, on voit clair, on a vu cent fois devant soi tromper les malades et l’on est aussi crédule qu’un enfant… Je suis perdu et je ferme les yeux sur l’affreuse certitude.

Je pense à tous ceux qui souffrent, qui désirent ardemment ce qu’ils n’ont pas, qui sont torturés, méconnus, trahis. Les plus malheureux, les plus désespérés d’entre eux, en jetant un regard d’imploration ou de haine sur la foule qui passe, se disent peut-être : « Il y a dans cette foule quelqu’un que je ne connais pas, de qui peut dépendre demain, tout à l’heure, à l’instant même, mon bonheur ou ma fortune. Il y a, là dedans, dix ou cent personnes capables d’un seul mot de combler tous mes désirs. » Le plus déshérité des humains doit se dire cela. Mais moi, dans cette vaste ville qui m’entoure, dans cette multitude, dans le monde entier, il n’est personne, personne, personne qui puisse rien pour moi.