Ah ! que ne suis-je mort les premiers jours, au temps de mon étrange insensibilité ! Maintenant, me voir mourir à chaque heure, être roulé, porté, soutenu… Combien de temps va durer cette affreuse agonie ? Et il faut que je cache à ma mère cette épouvante. Les yeux demeurés clos, je revois sur la pierre tombale l’épitaphe fraîche :

FRANÇOIS-ANDRÉ GILBERT
1879-1909

D’ailleurs, si je conservais la moindre illusion sur mon état et sur l’idée que s’en font ceux qui m’approchent, le petit fait suivant suffirait à m’éclairer. Comme nous nous taisons, on vient dire à ma mère que ma cousine Amélie est là.

— Je vais la recevoir, je ne la ferai pas entrer ici. Tu as tant besoin de repos, en ce moment.

Elles sont restées une heure ensemble et, quand ma cousine s’en va, je les entends qui pleurent. Une semaine plus tard, Jeanine, la fille d’Amélie, qui a neuf ans, vient avec sa bonne prendre de mes nouvelles. Je la reçois, un instant, et de son bavardage je retiens ceci :

— Maman se fait faire sa nouvelle robe ; mais cette année, elle ne sera pas jolie… elle est toute noire…

Elle a dit cela innocemment, avec une petite moue de déplaisir, et ce mot d’enfant fait en moi le bruit d’une pierre tombant dans un gouffre. Amélie, très économe, se fait faire deux robes par an, une au printemps, l’autre à l’automne. Ce printemps, elle n’a pas voulu se commander une toilette claire qu’un événement imminent peut l’empêcher de mettre. Déjà, elle se prépare à porter mon deuil.

Après le départ de Jeanine, j’ai repris machinalement un journal que je lisais avant son arrivée. « On nous écrit de Vienne… » Je ne sais pas ce que je lis. J’évoque Davos, ce haut plateau suisse où nous devons partir à la fin de ce mois. Je me représente l’air vif, frais et salubre répandu comme une eau vive entre les balcons découpés des chalets et les branches sombres des sapins. Pourquoi une impatience agite-t-elle mon cœur à me représenter cet endroit de salut ! Ah ! quitter coûte que coûte cette chambre où tout m’annonce la mort ! Aller n’importe où, là où je ne saurai pas que mes parents se commandent déjà leurs vêtements de deuil ! Je me vois à Davos, étendu sur une chaise longue, dans le parc d’une hôtellerie allemande. Je murmure à demi-voix : « Ce sera très bien… ce sera très bien… » A ce moment, la vue d’une chevalière que je portais avant d’être malade détourne mon attention. Au moindre mouvement que je fais, cette bague glisse. Comme ma main a maigri ! En même temps l’écho des paroles précédentes retentit encore dans mon esprit : « Ce sera très bien, ce sera très bien. » Quoi ? Qu’est-ce qui sera très bien ? A quoi pensais-je ?… La robe noire d’Amélie… Et puis ?… Je répète sur tous les tons : « Ce sera très bien », en cherchant à me rappeler le sens de cette phrase. Je vais y renoncer, quand mes yeux rencontrent de nouveau : On nous écrit de Vienne… et je tressaille en retrouvant soudain ma pensée, comme si elle avait été accrochée là par le regard que tout à l’heure j’avais jeté sur ces lettres.

V
PREMIERS TEMPS A DAVOS

Dans une galerie ouverte au midi, je suis étendu parmi d’autres malades qui me ressemblent. Il fait une de ces journées de juin où voyagent dans l’azur des nuées lourdes d’orage. Mes yeux se reposent sur le plancher lumineux que l’ombre des balustres traverse obliquement, et, selon que le soleil se cache ou reparaît, c’est toute ma distraction de regarder mourir et renaître cette ombre insaisissable.