Ma mère est auprès de moi. J’ai pour voisins un ingénieur italien et un étudiant portugais. Puis ce sont d’autres Portugais, un professeur russe, une jeune Suédoise, deux Allemands, un lieutenant d’artillerie français, d’autres encore. Chacun d’eux a sur son visage cet air de penseur que donne la maladie.
L’exaltation du départ, l’absurde croyance qu’ailleurs on sera mieux se sont éteintes au premier contact de Davos. Ah ! partir ! La chambre où l’on désespère se désassemble comme un décor ; le prévu, le possible s’effacent. Où est votre détresse ? Les choses se sont déplacées, transformées, éclairées d’une autre façon ; et, d’un cœur encore anxieux et palpitant, on regarde, devant soi, s’ouvrir à l’espoir une dernière avenue.
Triste avenue et si vite close ! A Bâle, au changement de train, comme je me dirigeais essoufflé vers la salle d’attente, la vue d’un pauvre diable que j’avais aperçu la veille, à la gare de l’Est, plus pâle, plus marqué, plus mourant que moi, me serra le cœur. Il quittait un compartiment de troisième classe et portait une grosse valise. Je voyais la saillie de ses os à travers son pardessus. Il chancelait, épuisé, sans que personne eût la pensée de lui venir en aide. Pauvre diable ! Comme j’aurais voulu lui dire : « Laissez cela, mon ami, je vais vous le porter. »
Puis, c’est la chaise que le chef de gare m’interdit de placer hors de la salle d’attente irrespirable pour moi, l’arrivée à Landquart, où se forme le train de Davos ; la force nerveuse qui me soutient encore et qui, tout à l’heure, va s’affaisser, le voile douloureux qui m’enserre le cerveau, la montée à Davos, Davos lui-même, froid, sévère, une longue rue bordée d’hôtels, avec des balcons qui n’ont connu que des malades, la mort partout suspendue : comme tous ces détails ensemble me glacent encore l’âme !
Ici, la nature ne s’accorde pas le moindre loisir. Elle fait sa tâche, comme elle le doit, sans se laisser distraire, avec quelque chose d’exact, de ponctuel et de discipliné. J’ai devant moi, fermant l’horizon, le troupeau géant des sommets de l’Engadine, convulsion pétrifiée, colère morte, sur quoi règne le bleu silence du ciel. Par ces sommets, ma pensée rejoint ce ciel, en qui se perdit, avant moi, le vain soupir de tant de poitrines oppressées, sur qui se fixèrent, de cette même place, tant de regards ardents qui ne virent rien descendre…
Il fait tiède dans cette galerie. On entend le lieutenant français échanger quelques mots avec son voisin allemand, dont il apprend la langue. Par instants éclate une petite toux, vite réprimée. Mes autres compagnons lisent ou se recueillent et n’ont pas l’air de songer à leur maladie. Comme l’officier semble intéressé par son étude de l’allemand ! Comme la jeune Suédoise paraît savourer le roman qu’elle vient de commencer, et le professeur russe, ne dirait-on pas que cette après-midi ensoleillée absorbe toute sa rêverie ? Et pourtant, derrière ces apparences diverses, tous, ils cachent la même préoccupation : A cinq heures, quand ils prendront leur température, sera-t-elle moindre ou plus élevée qu’hier ?
L’ingénieur italien, mon voisin, construisait une ligne de chemin de fer en Turquie. Malade, il crut pouvoir durer un an encore. Il demandait trop à ses forces. Maintenant, il est trop tard ; il n’a plus aucune chance de guérir ; il le sait. Sandos, un Portugais, si prévenant pour ma mère, faisait fortune au Brésil dans le commerce des diamants. Pour ne s’être pas arrêté dès la première atteinte du mal, qui sait s’il s’en relèvera ? A quoi leur ont servi tant d’efforts pour s’enrichir ? Aujourd’hui ils disent :
— Moi, je donnerais cent mille francs à qui me rendrait la santé.
— Moi, tout ce que j’ai. Je travaillerais, j’ai du courage, la vie ne m’effraye pas.
La vie, ce mot qui crie, ce mot aigu, qui s’élance ; la mort, ce mot noir, ce mot inerte qui retombe, il faut les entendre sur ces lèvres pour en comprendre tout le sens. Maintenant, ceux qui parlaient se sont tus, ils songent aux actions peut-être belles qui étaient en eux et qu’ils n’accompliront pas ; ils songent à leur jeunesse, aux jours lointains où, riches de forces, ils croyaient ne devoir jamais mourir, et peut-être aussi aux soirs d’été trop lourds où leur petite sœur sautait à la corde dans le jardin et où, réfugiés dans leur chambre qui projetait sur le gazon un carré de lumière, ils rêvaient à celle qu’on ne connaît pas et qu’on attend, parce qu’elle tient dans ses mains toutes les chances de notre vie, à celle qui n’est pas venue, qui était là pourtant, en quelque endroit, à cette même heure, et, tournée vers eux dans l’ombre douce, les appelait… Ils revoient toutes les chères images qui dorment dans leur cœur, la vieille demeure entourée de glycines, où rentre voûté l’aïeul, auquel on dit chaque jour : « Faites attention, grand-père, il y a une marche. » Ils revoient le chemin familier qu’ils prenaient pour aller au lycée, le visage des maisons qui les ont vu passer, les bancs où ils se sont assis. Sans doute, d’un geste naïf et crédule, voudraient-ils tendre les mains vers ces immobiles témoins, amis de leur enfance, et leur dire : « Retenez-moi ! » Sans doute voudraient-ils crier à tout ce qui les entoure, aux arbres, aux pierres de la route, aux cloches qui sont si joyeuses : « Retenez-moi ! retenez-moi ! » Mais ils ne sont plus des enfants ; ils savent bien que ces choses insensibles ne les entendraient pas, que l’air ne serait pas déchiré par leur voix, que leur cri ne saurait assombrir le soleil ; ils savent bien que tout est vain, que l’heure avance, et ils se disent : « Qui sait ? Je durerai peut-être plus que je ne le crois. »