Elle me fait un signe de tête affirmatif sans s’interrompre. Mais comme j’ajoute :

— Crois-tu que ta prière parvienne à son adresse ?

— Écoute, me dit-elle ; tu me dis là une chose que j’ai entendue bien des fois au début de mon mariage, quand la malheureuse guerre allemande me sépara de ton père. Il était à l’armée de Chanzy, sans nouvelles de moi qui étais restée dans Paris investi. Les lettres des Parisiens partaient chaque semaine au moyen de ballons qui passaient au-dessus des lignes prussiennes. Chaque fois que je voulais écrire, il y avait là quelqu’un qui me disait à peu près ce que tu me dis aujourd’hui : « Est-ce que vous croyez que les lettres parviennent à leur destinataire ? » Eh bien ! quand, la guerre finie, je revis ton père, il me gronda : « Pourquoi ne m’as-tu pas écrit ? J’avais un camarade qui recevait régulièrement des nouvelles de sa femme ; et moi, rien. » Alors, j’ai bien regretté d’avoir écouté les conseils de ceux qui veulent tout savoir. Vois-tu, les prières, c’est un peu comme les lettres qu’au temps du siège on confiait au ciel. Qui peut dire si elles ne parviennent pas à leur adresse ?

Je n’ai rien répondu. Que pourrais-je répondre ? Elle se remet à prier, tandis que le soir, partout, dilate le silence. C’est l’instant où un peu de rêve pénètre sous tous les fronts. Il ne fait pas encore nuit. Une lueur cendrée règne sur le village. Attirée par elle, je me suis levé pour venir m’accouder au balcon.

Qu’à l’aide de ces faibles mots qui se sont refroidis en touchant le papier, on regarde avec moi le tiède soir tomber sur Val-Roland. Ce n’est plus le bref crépuscule de Davos où se respire je ne sais quel austère devoir. Ici, la vie est molle et voluptueuse, comme sous un ciel toscan, et morne comme elle doit l’être à Pise. Mais ce qui la sauve de toute fadeur, ce sont mille caprices du climat, l’étourdissante féerie de ses vents de sud qui changent jusqu’à l’éclairage du soleil, ses bourrasques vite évanouies, quelque chose de sournois, de violent, une démence endormie qui se réveille parfois. Et ces montagnes brunes et velues, d’un aspect dur et volontaire, que l’heure emplit d’une sombre méditation, empêchent qu’on imagine un paysage plus lyrique et plus fatal.

Car la lumière, le silence, la torpeur, le sommeil de ce pays ne sont que les accents secondaires de sa physionomie. Sous son apparence la plus paisible, une ardeur sourde se dissimule, un feu intérieur couve et, dans ses veines chaudes, circule un peu d’Espagne, un peu d’Afrique. La main qui a mélangé les éléments de sa beauté l’a voulue pleine de contrastes. D’où ce charme étrange qui a sur quelques âmes une action si puissante. Ainsi, depuis que ce sol m’est familier, dans la plus belle saison, aux heures les plus éclatantes et les plus lumineuses, c’est avec un sentiment poétique et grave que j’ai, bien des fois, retrouvé sur le velours de la plus chatoyante prairie comme un peu de soir et d’automne qui persiste, qui plane et que l’été ne parvient jamais à dissiper, quelque chose de fané, de terni, une infortune si noble, un appel d’une tristesse si intense que quiconque en a été remué l’emporte dans sa mémoire pour, de loin, quand il l’évoquera, en tressaillir encore. Au creux des montagnes, au fond des vallées, dans la moindre dépression de terrain, je ne sais quelle ombre s’allonge, funèbre, que je n’ai pas vue ailleurs, une ombre qui fait irrésistiblement songer au destin et au tombeau.

Et ici, ce soir, autour de moi, dans Val-Roland qui s’assoupit, voici bien la part de cimetière qui me convient, l’atmosphère de pitié tendre la plus propre à m’adoucir l’angoisse de l’adieu. On sent, dans l’air, quelque chose d’analogue au poignant renoncement du médecin qui, lorsqu’un malade est perdu, conseille qu’on ne lui refuse plus rien.

La nuit descend avec une calme solennité. Une voix, dans une ferme lointaine, appelle : « Dominica ! » d’une façon prolongée et inquiète, comme si celle qu’on appelle était perdue. La voix se tait, et l’on n’entend plus rien que les faibles bruits d’une petite fille qui chantonne dans l’ombre et d’un chien qui boit dans un seau oublié. Alors, pour ennoblir le soir, une cloche, lentement, se met à tinter.

XI
SUR LA MORT

Le docteur qui me soigne depuis mon arrivée à Val-Roland est venu aujourd’hui et, tout en m’auscultant, il m’a demandé :