— Allez, allez…

Elle me presse et, en même temps, je sens en moi, plus pressante encore, cette impulsion taquine, cette griserie joyeuse qui me porte, sans que je le veuille, à l’impertinence :

— Voilà, vous devez être incapable de rancune…, loyale en amitié…, infidèle en amour…

— Vous m’arrangez bien !…

— Vous avez un petit cœur traversé par tous les souffles chauds, qui se gonfle soudain, qui s’emporte, se promet un soir et oublie le lendemain. Un petit cœur capricieux et désordonné, ardent et distrait. Vous aimez tout le monde.

— Cela veut dire que je suis inconstante ?

— Il y a trop de soleil en vous. Les pays dorés, les riches climats donnent le goût du plaisir. Une trop belle journée est l’ennemie du devoir.

Pendant que je lui parle, j’aperçois dans son visage un peu plus que de l’intérêt amical. Comment dire ? Est-ce dans ses yeux si curieux de tout, si hardis et un peu trop éclairés en ce moment ; est-ce dans sa bouche tentatrice ? Est-ce ici, est-ce là ? En elle, quelque chose de fortuit, d’entr’ouvert laisse échapper un sentiment enveloppant et fort comme le désir de me conquérir. Toute son attitude me dit : « Vous me plaisez. Vous me plaisez. » Je sens cela avec surprise et certitude.

— Je vois, répond-elle, qu’on vous a beaucoup parlé de moi… Mais qu’importe tout ce qu’on raconte et que je sois aimable et même que j’aie été coquette. Voyez-vous, je me suis souvent comparée à une petite lettre qui contient un peu de joie, un peu de bonheur et qui se rend à son adresse qu’elle ne connaît pas. La petite lettre passe entre bien des mains avant de parvenir à son destinataire. Parfois elle se croit arrivée, parce qu’en route quelqu’un l’a retenue, un instant, au passage ; mais elle s’aperçoit vite de son erreur et continue son voyage vers celui à qui elle est destinée. Les autres ont pu l’interroger, chercher à surprendre son secret, c’est à lui qu’elle va, c’est à lui seul qu’elle dira, une fois sortie de son enveloppe : « Voilà, c’était pour vous le bonheur que je contenais. »

Son regard ajoute clairement : « Vous serez celui-là si vous le voulez. Ne me comprenez-vous pas ? »