Ma raison voudrait me mettre en garde ; sa petite voix me dit : « Attention ! ne t’y laisse pas prendre. Elle est sincère, elle est pleine du désir que tu sois celui-là, et demain elle sera pleine du désir que ce soit un autre. Elle subit l’attraction de quiconque est avec elle depuis quelques instants. L’amour la possède. C’est une amoureuse. Ne te laisse pas prendre à son visage d’amoureuse. » Mais comment écouterais-je ma raison ? C’est Javotte que j’écoute.

Elle m’a pris la main d’une façon naturelle et caressante :

— Vous n’êtes pas trop fatigué ? Si madame votre mère en rentrant allait vous trouver souffrant ? Elle dirait : « C’est cette petite Javotte qui t’a mis dans cet état. Il ne faut plus la laisser monter. » Dites-moi que vous n’êtes pas fatigué, que ma présence vous est agréable, qu’il vous plaira que je revienne…

Tandis qu’elle me dit ces choses et que sa douce main tient la mienne, je ne sais quelle lumière monte en moi comme se hausse, d’un tour de clé, la flamme d’une lampe. Je voudrais être sceptique et chacune de ses paroles m’ouvre une fenêtre sur le bonheur.

Ce que j’éprouve est si imprévu que j’en suis un peu étourdi. Tout à l’heure, j’appelais l’amour. Est-ce lui qui est venu ? Dans le chaud silence de la pièce nous demeurons l’un près de l’autre à nous regarder, comme deux êtres jeunes dont l’un n’est pas brisé, défait, malade, perdu.

O vie merveilleuse, pleine de surprises et de féerie, qui me fais ce dernier présent. Ceci n’est rien, sans doute, que le jeu amusé d’une coquette ; et je suis coupable de m’y laisser prendre. Pourtant, je sens que si j’étendais la main, si j’enserrais sa taille, si, d’une douce pression, j’inclinais sa tête vers la mienne, elle s’abandonnerait à mon étreinte. Quelque chose me dit : « Embrasse-la, c’est ce qu’elle désire ; ne la laisse pas partir sans avoir fait ce geste. Après tu seras malheureux. » Cette idée s’empare de tous les replis de mon cerveau. Elle s’y répand comme un liquide. Je ne puis songer à autre chose : « Embrasse-la. Embrasse-la. Embrasse-la donc. »

J’ai avancé le bras. Elle s’est penchée ; elle m’a dit simplement :

— Mon ami…

Je cherchais sa joue ; c’est sa bouche que j’ai trouvée.

— Oh ! dit-elle, c’est fou !