Cependant, le volume qu’elle retourne entre ses mains s’est ouvert tout seul à une certaine page comme mû par la force de l’habitude.

— Voyez, dit-elle, la trahison de ce livre qui s’ouvre de lui-même au passage le plus familier. Nous allons tout savoir. Voyons un peu le titre du chapitre : Que philosopher c’est apprendre à mourir. Oh ! oh ! c’est à cela que vous pensez, vous ? Vous pensez à la mort ?

— Quelquefois.

— Voilà. Je le disais bien : « Ce malade, si nous ne l’arrachons pas à ses sombres pensées, finira par se détruire à petit feu !… » Mais il faut réagir, vous secouer !… Rien n’est plus mauvais que de demeurer là, entre quatre murs, seul avec votre tristesse. Il faut sortir de vous-même, vous tourner vers la vie. Ne voyez-vous pas que toutes sortes de bonheurs vous attendent qui s’impatientent d’être ignorés, délaissés, oubliés par vous ?

— Ma petite Javotte, vous parlez là de choses…

— Que j’ignore ? Vous vous trompez ; j’ai vu assez de malades ; j’en vois tous les jours ; dans ma famille même… et des malades comme vous… D’abord, votre maladie, vous savez très bien qu’il n’en est pas de plus curable.

— Oui, je sais, c’est une phrase de médecin, une phrase de manuel. On la dit, on l’imprime. Cela remonte le moral à quelques-uns, c’est parfait. Mais quand on est allé à Davos, on a vu assez de choses pour connaître que tout ce qu’on peut demander à un malade, c’est de faire consciencieusement son devoir. Le reste ne lui appartient pas. C’est affaire au tempérament ; c’est le secret de l’organisme.

— Et la volonté de guérir, qu’en faites-vous ?

— Le désir de guérir, qui ne l’a pas ? Qui ne désire pas guérir ? Quant à la volonté de tous les instants, j’ai vu des individus qui avaient cette volonté-là, des individus très énergiques qui étaient persuadés qu’ils s’en tireraient et qui fondaient à vue d’œil. Aucune rechute ne les décourageait ; ils n’en marchaient pas moins vers la fin inévitable. J’en ai vu d’autres qui n’espéraient plus et dont l’état n’empirait point. En réalité, chacun porte en soi, sans qu’il le veuille, la victoire ou la défaite.

— Eh bien ! moi, je vous dis qu’il faut avoir confiance, que la confiance en toutes choses est la moitié de la chance… Mais ce n’est pas par des paroles que je veux vous convaincre… Vous allez voir, à mesure que nous deviendrons amis, comme vous allez reprendre courage… Et d’abord, pour commencer, il faut me jeter au feu tous ces philosophes, penser à tout ce que la vie vous doit et qu’elle vous donnera, quitter vos sombres idées, rire avec la folle Javotte et prendre d’elle une leçon d’espérance. Si madame votre mère était là, je suis sûre qu’elle m’approuverait, elle dirait : « Mais cette frivole Javotte a raison. » Vous verrez que j’aurai sur vous une bonne influence. Vous allez m’adorer… Allons, je vous laisse ; il est temps que je parte.