— Vrai ? Bien vrai ? Allons, au revoir.

Elle s’en va. Je voudrais la retenir encore. Il est trop tard. La porte s’est refermée. Elle s’en va, légère, un peu trop gaie peut-être, déjà détachée de moi, et la chambre aussitôt se dépare, se désembellit. Il ne me reste même pas aux doigts cette trace argentée que vous laisse de son contact l’insecte chatoyant dont on a tenu les ailes une seconde. Rien. Le charme s’est évaporé. Je suis seul. Mes yeux étonnés cherchent quelque chose, je ne sais quoi, qui prolongerait le prestige ; ils ne découvrent que l’air dévelouté, que le morne décor d’une fête trop tôt finie. Elle est partie, elle qui n’était rien pour moi, il y a une heure. Comme ma vie soudain s’est éclairée et maintenant comme elle s’obscurcit !

Mais que fait-elle en bas ? Un bruit de voix étouffées me parvient du vestibule. On a ouvert tout doucement la porte d’entrée. Il me semble qu’on chuchote sous ma fenêtre. Quelques instants se passent. Je me lève pour aller voir, lorsque soudain, lancée du dehors, une petite branche de mimosa, coupée à un arbre qui pousse contre la maison, tombe à mes pieds. En même temps, le rire chaud de Javotte éclate dans le silence.

— Voilà ! c’est encore moi ! Au revoir, à bientôt !…

J’ai ramassé la branche de mimosa à laquelle est épinglé ce petit billet qu’elle vient de griffonner en hâte au crayon :

Rappelez-vous que je suis la très spontanée, la très fidèle, la très dévouée Javotte qui, pour vous procurer une demi-heure de plaisir, serait capable de… folies.

XIV
SUR L’AMOUR ET L’AMITIÉ

Je rêvais de Javotte. Dans le même temps, le jeune chien de la villa Suzanne, qu’on avait oublié dehors, gémissait avec force. Je percevais ses gémissements à travers mon sommeil et j’en éprouvais une vive contrariété dont je ne discernais pas la cause. Cette contrariété se répandit peu à peu sur mon rêve, se confondit avec lui, en sorte que la visite de Javotte m’apparaissait comme une chose désagréable et pénible, sans que je pusse m’expliquer pourquoi. C’est seulement lorsque je m’éveillai que les deux objets se séparant, Javotte reprit tout son attrait.

C’est le matin. Au creux de moi-même, je porte un doux secret. Je goûte d’abord un plaisir délicat à ne pas le déranger, à ne pas troubler le silence où il repose. Mais je le porte ; et je me laisserais certainement aller à toucher ma poitrine pour m’assurer, comme d’un trésor, qu’il est toujours là, si je ne sentais sans cesse dans mon cœur sa présence légère, son poids tiède et vivant.

L’éternel enivrement des premières heures de l’amour, comme je le connais ! Tout vous paraît neuf, important, renouvelé ; tout vous émeut. Ce qu’on croyait banal se transfigure. Les mots les plus usuels ont un son inconnu qui nous ravit et c’est, le long de la journée, mille choses insignifiantes qu’on ne voyait pas et qu’on découvre, mille riens délicieux qui vous font tressaillir à leur choc et vous émerveillent de surprise.