Je m’avance dans cette région enchantée, un peu étourdi, un peu grisé. Je ne sais plus si je suis malade ; je ne vois plus le lit, la chambre, la mort proche. J’ai en moi comme des milliers d’yeux qui s’ouvrent. L’intérieur de mon être n’était qu’une solitude morne ; j’entends tout un peuple s’y agiter. Les sensations en foule font dans mon cerveau un bruissement de feuilles ; les avenues vides que suivait ma pensée, et où régnait l’ennui, sont comme pavoisées, emplies d’une rumeur de fête. Je me sens agrandi, augmenté, multiplié.
Dans une minute semblable à celle-ci, animé pour une autre Javotte des mêmes sentiments, voici ce que j’écrivais[1] :
[1] Voir l’Envers d’une Courtisane.
« Vraiment, je suis bien demeuré le collégien de seize ans, qui rêvait d’accomplir des actes de héros en sortant de chez la première femme qui éveilla son cœur. Je retrouve en moi la même fougue, les mêmes élans généreux, le même besoin de me dépenser, la même fièvre, la même griserie, les mêmes frémissements, et cette exaltation de tout l’être d’où sortent les grandes œuvres et qui sera vaine ici. Quel paladin, quel chevalier de roman, quel sublime et ridicule don Quichotte se lève en moi chaque fois qu’un regard de femme vient éclairer le recoin de mon être où il dort dans l’ombre ? Personnage dont l’épée est rouillée et qui fait des gestes d’un autre temps, figure risible qui reste si jeune étant si vieille : quel est l’ancêtre qui survit ainsi, qui se continue en moi ? D’où me viennent ces explosions de tendresse qui me soulèvent tout à coup, cette ivresse de bonté idéale qui me ferait embrasser l’univers dans un visage chéri ? D’où me viennent ces grands sursauts de mon âme prisonnière, ce besoin absurde et magnifique de me dévouer, cette force d’amour que j’émiette, que je disperse sans l’épuiser ?
« Je me revois, sortant des bras de cette femme qui, la première, exalta en moi cette force d’amour. Il me semblait que je portais dans ma personne le signe de cet événement considérable, et je m’étonnais que les passants ne le vissent point. Je circulais parmi eux et je regardais, étonné, ces gens qui ne savaient pas. C’était par une après-midi lumineuse. Je longeais le Parc Monceau, dont les grilles interceptant le soleil faisaient courir devant mes yeux mille petites raies d’ombre. Je revois le velours vert des pelouses à travers ces grilles et des fuites d’enfants qui jouaient. J’avançais, et je ne me sentais pas marcher. Mon orgueil dilaté me soulevait de terre comme un aérostat. Le fait d’avoir quelque part dans le monde une compagne, une amie, une maîtresse, me faisait vivre un tel rêve que je ne parvenais pas à en prendre nettement conscience. Mon âme venait de s’enrichir de son âme, de toute cette région inconnue, inexplorée, qui m’appartenait désormais. Je n’avais plus seize ans. Je n’étais plus un enfant. J’avais nos deux âges réunis. J’étais un total formé de nos deux vies. Alors, le besoin de lui écrire sur-le-champ me fit chercher un bureau de poste. Je ne sais quel désordre de mots je jetai sur le papier. Je regardai avec tendresse ma lettre disparaître dans la boîte, et je me mis à la suivre en imagination jusqu’au moment où mon amie la lirait. Je pensais : « Quel visage aurons-nous quand nous nous reverrons ? Comment nous comporterons-nous l’un devant l’autre ? » Maintenant que nous étions amants… « Amants ! Amants ! » J’écoutais retentir à mon oreille le doux bruit de ces syllabes. « Amants ! me répétais-je grisé. Le lien le plus doux, le plus fort, le plus terrible nous unit ; et, quoi qu’il arrive, même si nous devions rompre sur l’heure, rien ne pourrait faire que ce qui est n’ait pas été. »
« Ainsi pensais-je ; et ma désillusion fut grande quand je la revis. Le personnage que je croyais être mourut soudain devant elle. Son visage indifférent me montrait le peu de cas qu’elle faisait de cet événement pour moi si considérable. Je me trouvai glacé, dépossédé d’elle par cette indifférence. L’élan me manqua pour réchauffer notre entrevue, la voix aussi. Je fus pauvre de gestes et pauvre de mots. Et ce fut ma première tristesse d’amour.
« Comment suis-je demeuré le même ? L’expérience ne m’a-t-elle pas appris qu’il n’est pas de contact, de lien moral ou charnel qui de deux êtres forme un tout ? Ne sais-je pas que chacun dans la vie est éternellement seul ? Comment m’arrive-t-il encore de demander à l’amour ce qu’il ne peut donner ? »
C’est bien moi, André Gilbert, qui écrivais ceci, il y a quelques années. En le relisant, il me semble reprendre une conversation interrompue, commencée entre les êtres depuis toujours et qui ne sera jamais close ; en me relisant, j’ai l’impression qu’il y a des mots qui s’attirent, qui viennent se placer tout naturellement l’un à côté de l’autre sur la page, qui se retrouvent avec bonheur, avec familiarité, pour avoir été si souvent accouplés depuis la première fois que les hommes ont ressenti ce trouble étrange à leur sein gauche, des mots qui se recherchent pour s’être fréquentés quelques instants dans des phrases éphémères ou pour avoir, ensemble, dormi des siècles dans des livres éternels, des mots qui expriment des sentiments, des désirs, toujours les mêmes, qui meurent avec les lèvres qui les ont prononcés et ressuscitent sur des lèvres nouvelles, si bien qu’en les traçant on se demande si c’est la plume qui les choisit ou si c’est eux qui conduisent la plume.
J’éprouve cette impression en relisant ces lignes que j’écrivais à mon tour, après tant d’autres, en une certaine minute semblable à celle-ci. Je me rappelle… j’étais plein de jeunesse et si frémissant ! Aujourd’hui brisé, défait, regardant déjà le terme de ma course, je suis encore le même. La vie qui déchira les ailes de ma tendresse, le mal qui m’a saisi et me tient à la gorge n’ont pu éteindre ce foyer qui m’embrase. Ce qu’il y avait en moi d’enthousiasme, de passion généreuse y bouillonne toujours. Mes mains, qui n’ont tendu aux autres que l’amour et l’amitié, ne sont pas moins ardentes, si la force de les lever se retire de moi chaque jour. Bientôt mon front sera vide et inerte ; toutes mes voix intérieures se tairont : tous mes bruits feront silence, et je me retrouve encore pareil à ce collégien de seize ans qui rêvait d’accomplir des actes de héros en sortant de chez la première femme qui éveilla son cœur !…
Ce n’est pas que je m’illusionne. Je sais que si l’amour comme l’ivresse amplifie l’homme, lui ôte la vue de ses limites, le dilate, l’exagère, le fait déborder, il ne le transforme point. Je sais quels penchants secrets il va exalter en moi. Chaque fois, je l’ai senti accomplir la même œuvre ; chaque fois ayant jeté mon être dans le même délire, il m’a rendu plus sensible et plus douloureuse cette inquiétude qui est le fond même de ma vie. Mais, ce matin, le sentiment qui m’habite est si neuf, si doux, que je me refuse à croire ce que je sais. Il ne me domine pas ; je n’en suis pas l’esclave. Je m’appartiens encore. Je ne suis pas assez amoureux pour souffrir. Et, d’ailleurs, quel motif en aurais-je ? Ce que j’éprouve est léger, si léger que je me sens positivement soulevé. Mon sang court plus vite. Je goûte avec une griserie joyeuse ce moment, le meilleur, le plus mystérieux, ce moment divin qui s’appelle le commencement de l’amour.
Vers dix heures, Olive m’a remis ce billet qu’on venait d’apporter de la part de Javotte :
Je ne me tiendrai pas tantôt d’aller prendre des nouvelles de mon ami. Je passerai vers trois heures. Ne vous dérangerai-je pas ? Je serais si heureuse d’apprendre que mon long bavardage d’hier ne vous a pas trop fatigué, que vous avez bien dormi et que vous êtes toujours dans les mêmes dispositions à l’égard de votre
Javotte.