Comme j’achevais de lire ces lignes, Paul est entré dans ma chambre. J’ai aussitôt caché le billet. Mon mouvement qui fut instinctif me surprit moi-même. C’est alors que je compris que ma joie contenait un poison que je n’avais pas soupçonné tout d’abord.
Certes, il ne m’a pas fait de confidences, et les premières paroles de Javotte ont été pour apaiser mes scrupules. Qu’elle n’éprouve pour lui que de la sympathie, je peux l’admettre ; mais ce qu’il éprouve pour elle… voilà le doute, le poison. Mon geste pour cacher ce billet ne contient-il pas toutes les hypocrisies futures ? Ne me faudra-t-il pas, dans la suite, feindre, dissimuler à l’égard de ce tendre compagnon, de ce camarade préféré auquel me lient tant de chers souvenirs ?
Ses lettres, à Davos, quand il a commencé à croire vraiment que j’étais en danger, quand il s’est vu sous la menace de me perdre, ses lettres, je les ai là, dans ce tiroir. J’attends qu’il soit parti pour prendre le paquet. Il est parti et le paquet voisine sur mon lit avec le billet de Javotte que j’ai caché tout à l’heure. Tant de paroles fraternelles qui soulèvent ces pages pliées m’appellent et s’opposent à l’influence qui monte du court billet. Au hasard, j’ai pris une lettre ; je lis :
Ne dis pas, mon cher André, que je pleurerai quand je ne l’aurai plus, avec cet air de sous-entendre que je n’ai pas jusqu’ici apprécié à sa mesure ton affection pour moi. Mais elle est la chose à laquelle je tiens le plus ; elle est mon refuge, ma lueur dans l’ombre, mon plus sûr guide, mon génie bienfaisant. Sans elle que deviendrais-je ? Quand je suis découragé ou malheureux, c’est à toi que je vais d’instinct, parce que c’est de toi que m’est toujours venu, aux passages difficiles, le signe d’espérer, la parole attendue, le geste d’assistance, le salut. Ton affection ! mais j’ai pour elle les terreurs qu’on a pour ce qu’on chérit et qu’on redoute de perdre. Je tremble de la voir seulement se réduire. S’il m’arrive d’avoir des torts en quoi que ce soit vis-à-vis de toi, si tu as le moindre motif de m’en vouloir, je n’ouvre pas une de tes lettres sans aller aussitôt à la fin, avec la crainte que « je l’embrasse » ne soit plus là, avec la crainte que ton prénom ne soit plus seul, mais suivi de ton nom qui vienne mettre de la distance entre nous…
Dans une autre :
Est-ce possible qu’il y ait des êtres tels que toi ! A travers toutes mes joies, j’ai toujours eu ton cœur. Je m’attendris en pensant à la délicatesse de ta nature. Mais tu souffres, tu es faible, tu as la fièvre ; ta vie un instant se ralentit ; et moi, je ne pourrai rien pour toi !… Ah ! si tu savais combien je tiens à toi, par quelles racines profondes, impossibles à arracher, par quelles fibres tenaces du cerveau et du cœur ! Si tu savais comme je souffre, moi, l’être du regret et du repliement, quand je me dis que parfois j’ai pu être brusque ou égoïste envers toi !… Puisses-tu sentir à travers ces lignes que je t’aime vraiment comme un frère !…
J’en ai là tout un paquet de ces belles, de ces bonnes lettres où je retrouve le même accent et comme la voix chaude de ce fidèle compagnon de mon passé, de cet ami sensible, de celui que j’ai associé à mes plus nobles émotions. Dans mes heures les plus sombres, encore récemment quand j’évoquais avec effroi le moment où j’appartiendrais à la terre, je songeais, oui, je songeais sans oser l’écrire que si je n’avais pas ma chère, mon admirable mère, l’être qui m’a le plus aimé et qui, quelque jour, viendra dormir côte à côte avec moi, plutôt que de pourrir seul dans un cimetière, fût-ce le plus poétique, j’exprimerais le désir d’être incinéré et je laisserais une petite urne en or, que je ferais confectionner par un orfèvre, pour contenir mes cendres. « Ce dépôt, me disais-je, c’est à Paul que je le confierais en le priant de le conserver sur sa table à écrire. Ainsi, chaque jour, il aurait sous les yeux dans cette petite urne tout ce qui demeurerait de la matière périssable de son meilleur ami. Puis, quand le charme se serait enfui, quand il aurait cessé de se retourner avec émotion vers ma figure disparue, car le culte du passé s’abolit à la longue, ce jour-là, il prendrait la petite urne, il irait éparpiller ma cendre à tous les coins de ce pays dont j’ai tant senti la douceur, la beauté, le silence et la mort. Il en répandrait une partie devant le banc où j’attendais celle qui grava mon nom sur le parapet du château de Fontarabie ; il répandrait le reste au pied des deux petits saules de Véra, à un certain endroit de la route d’Ascain, devant la porte close du vieux parc d’Irun. Alors, un peu de vent se lèverait qui me mêlerait à ces choses enchantées, parmi lesquelles j’ai goûté les meilleurs, les plus doux instants de ma vie. »
Voilà ce que je pensais, voilà ce que j’imaginais ; voilà quels sentiments m’inspirait cet ami fraternel ; et maintenant, vais-je le traiter en adversaire ? Vais-je cesser de l’aimer ? Plein d’une prudence coupable, vais-je pour la première fois me cacher de lui ? Entravé dans mes mouvements, porterai-je mon cœur trop lourd, avec mille précautions, comme un vase empli jusqu’au bord, ayant la crainte qu’à chaque pas il ne se répande, il ne se trahisse ? Ruser, se contraindre, mentir, comme cela me convient peu ! Moi qui ne suis à l’aise que dans la confiance, l’abandon, l’amitié, si j’entends son pas dans le couloir, s’il rentre quelque jour d’une de ses promenades après que Javotte m’aura quitté, faudra-t-il que je pense : « Voici l’ennemi. Éteignons le feu de ce regard, remettons de l’ordre dans ce visage, effaçons la trace de Javotte. Passons le râteau » ?
Cela est-il possible ? Ne pourrai-je arracher de moi cette passion naissante ? Pour la première fois de ma vie, rougirai-je d’avoir manqué à l’amitié ?
Au reste, tout n’est-il pas folie dans cette aventure ? Je le sais bien que c’est folie et j’agis comme si je l’ignorais. A ne considérer que moi, dans mon état, quelle sécurité puis-je avoir ? Elle, si pleine de sève, de forces qu’elle ne contient pas, ivre de mouvement, de joie, de conquête et si mobile, si prompte à s’adapter à celui qu’elle veut séduire… Quelle sécurité puis-je avoir ? Encore, ne serait-elle pas ce que je crois, je sais bien comment je suis, moi. Je souffrirai. Je me dis tout cela et je sens que rien ne m’arrêtera. Je serai malheureux, sans doute, torturé, trahi. Tant pis : ce n’est plus de la vie médiocre… Ah ! ne plus penser au mal, à la fièvre, au docteur, au destin ! Souffrir, être haletant, déchiré ; mais ne pas finir parmi les châles et les médicaments ; finir foudroyé dans le beau désordre de la passion ; sentir s’éteindre les derniers tressaillements de son être dans un grand bonheur voluptueux et, par un baiser, entrer dans la mort !… Non, rien ne m’arrêtera… Alors, à quoi bon raisonner ?