— Au début, c’était charmant ; nous nous rencontrions chez les Salaberry, des gens très accueillants, très gentils… nous faisions de la musique ; puis je suis allé chez elle. Sa mère qui est souffrante, sa sœur qui est très timide nous laissaient seuls… Alors l’intimité est venue… Nous nous promenions dans les bois… c’était délicieux… Elle aime le romanesque ; elle me disait : « Je ne sais pas si je pourrai vous voir demain. Vous trouverez ce soir, à dix heures, à tant de pas de telle borne kilométrique, sous une pierre, un billet qui vous fixera »… Tu vois l’air d’aventure que cela prenait avec l’atmosphère de ce pays… Un soir, je ne me souvenais plus du nombre de pas, trois, quatre, ou cinq. Je culbutais tous les cailloux et, troublé par l’émotion, je ne trouvais rien ; enfin je mis la main sur le précieux billet… quelle détente !… Un autre jour, je l’attendais embusqué derrière une haie ; elle ne venait pas… au dernier moment, un pâtre à cheval, au galop, se montre sur la route, s’arrête à l’endroit précis où je me trouvais et me passe par-dessus la haie une lettre changeant l’heure du rendez-vous… Tous les gens du pays sont à sa dévotion ; sa séduction s’exerce jusque sur eux… Son père, de son vivant, faisait beaucoup de bien ; son oncle est curé d’Espelette… Si c’est à lui qu’elle se confesse, il doit en savoir plus que moi sur son compte, car, pour ma part, je suis aussi perplexe qu’au premier jour… Je ne comprends rien du tout à cette fille…
J’ai fait un effort pour lui demander :
— Es-tu son amant ?
— Tu es fou ! Ah ! tu ne la connais pas ! C’est un être insaisissable, c’est l’instant, le caprice, la flamme au vent… C’est bien pour cela que j’y tiens, d’ailleurs… Ce qui est effrayant en elle, c’est que tout le monde lui plaît ; nul ne la rebute ; elle n’a d’antipathie pour personne ; il n’est pas d’hommage qui lui paraisse négligeable ; en tout être, elle voit quelqu’un à conquérir… Que se passe-t-il depuis quinze jours dans ce cerveau ? Quel but poursuit-elle ? Je l’ignore. J’attends une lettre, je ne reçois rien. Je vais chez elle, elle n’y est pas. Si je la rencontre chez les autres, il y a toujours du monde : si je veux la reconduire, elle se dérobe, prétextant qu’on nous a déjà trop remarqués ensemble. Est-ce qu’elle vient ici quelquefois, quand je n’y suis pas ?
— Quelquefois, oui.
— Tu as de la chance.
J’ai souffert de ne pouvoir lui répondre avec la même franchise, de ne pouvoir m’ouvrir à lui. C’est une des conséquences les plus pénibles de cet état de choses que la confiance, l’abandon ne puissent plus exister de moi à Paul. Quand il est parti, j’y songe et je m’interroge. Maintenant qu’il a parlé, je me sens enfermé dans un air plus épais, plus équivoque. Je ne puis plus ignorer ces promenades sentimentales, ce commencement d’idylle interrompue seulement le jour où Javotte a jeté les yeux sur moi. La situation me paraît être celle-ci : Paul a choisi Javotte et Javotte m’a choisi.
Alors, pendant que les scrupules m’assiègent, pendant que je me débats de nouveau entre l’amour et l’amitié, de petits faits que je croyais avoir oubliés ressuscitent dans ma mémoire ; des souvenirs viennent à mon secours qui veulent apaiser ma conscience. Lui-même, Paul, fut-il toujours pour moi un ami sans reproche ? Un soir récent que je me sentais mal, les bonnes étant couchées, je m’étais levé pour appeler ma mère. Il pouvait être onze heures. Dans le couloir, la porte de Paul restée ouverte laissait passer un rayon de clarté. Assis à sa table, il lisait ou écrivait des lettres selon son habitude. Je revins me mettre au lit ; mais ma mère ne m’ayant pas entendu, au bout d’un instant je dus me relever pour l’appeler de nouveau. Cette fois, dans le couloir, le rayon de clarté avait disparu : Paul, craignant qu’on le dérangeât, avait fermé sa porte et éteint sa lumière.
J’ai de son égoïsme vingt témoignages de ce genre. Mais ce qui me surprend, ce n’est pas qu’ils soient si nombreux, c’est que je les accueille. N’avais-je pas décidé que tout cela était effacé ? Hélas ! nos pardons ne sont jamais définitifs, nos griefs ne sont jamais morts. On peut les enfouir au plus profond de soi-même, les oublier, ils sont toujours là ; ils n’attendent pour reprendre vie que l’occasion, comme ces graines qui dorment des années au sein même de la terre et que le plus léger choc suffit à éveiller.
Il est presque trois heures. Javotte ne va pas tarder. « Est-ce que je pourrais passer un seul jour sans vous voir ! » m’a-t-elle dit hier en me quittant. En effet, elle vient presque chaque jour. Elle a conquis ma mère par ses prévenances, par son empressement à lui être agréable. Quand elle se rend à Bayonne, elle ne manque jamais de venir prendre ses commissions. Et si ma mère pense que, tout de même, ses visites sont un peu trop fréquentes, elle n’ose pas le dire.