Pour moi, je ne reconnais plus mes heures unies, monotones, toutes pareilles. Elle a changé la vue et l’impression que j’ai de l’existence quotidienne. Je regarde ma journée comme une région pleine d’embûches au milieu de laquelle il y a un moment éclatant. Dès que je m’éveille, je pense à ce point lumineux dont la pendule me rapproche et m’éloigne tour à tour et selon que ce point est devant moi ou derrière moi, je suis animé par l’espoir ou le regret. Rien d’autre. Je ne commence à vivre que lorsqu’elle est là. Elle arrive, et toutes les parties de mon être plongées dans l’ombre s’éclairent subitement ; alors, le temps ne met jamais assez de lenteur à me séparer d’elle, et je voudrais, de mes mains, retenir chaque seconde qui, à peine éclose, à peine le présent, est déjà le passé.
Mais si je l’attends, ces mêmes secondes si brèves, si fuyantes, l’attente qui les allonge et retarde leur course m’en fait une charge, un fardeau. En regardant le cadran, à chaque instant, je me réjouis qu’un fragment de la journée soit aboli, et telle est mon impatience insensée que le temps alors ne travaille jamais assez vite à détruire ma vie.
Il est trois heures : elle devrait être là. Mais elle vient quelquefois plus tard. Elle ne m’a pas fixé d’heure. Je préfère qu’elle ne me fixe pas d’heure parce que, l’heure dépassée, je ne vivrais plus. Dans un instant elle sera là. Pourquoi suis-je inquiet ? Pour quelle raison ? Je ne sais pas… Je suis inquiet.
Ah ! elle n’est pas de celles qu’on attend paisiblement, assis dans un jardin, en traçant du bout de la canne son nom sur le sable ! Attendre, quelle insoutenable angoisse pour un malade ! On se dit : « Soyons calme, soyons calme », et le cœur bat si fort qu’on en peut suivre à travers les vêtements les palpitations désordonnées ; on a les mains moites et froides, la gorge serrée, les tempes brûlantes ; on s’efforce de penser à autre chose, de ne pas penser du tout ; on se dit : « Comptons : un, deux, trois, quatre », on se donne mille raisons d’être raisonnable et on s’affole.
Pourtant, quelle journée mieux que celle-ci conviendrait à l’attente ? Il y a une telle patience dans l’air ! La vie est comme suspendue. Rien ne bouge. Le soleil s’efface dans un ciel tout voilé de mélancolie : il en tombe sur le paysage une lumière un peu sourde, qui berce et qui endort les sens. Le long de la route éteinte, un char à bœufs, des gens, quelque rare voiture passent dans une atmosphère ouatée, qui amortit, étouffe les sons, comme on étouffe la sonorité d’un cristal en le touchant de la main. Journée sans timbre où tant de puissances poétiques sont retenues captives par chaque bruit qui se tait ; journée monotone et vaporeuse où les formes immobiles et comme irréelles semblent vues à travers un songe, dont le mystérieux silence tient à la fois du silence de la lune, du silence de la neige, journée si douce, si morne, si enveloppante et si bien faite, avec sa pénombre de chapelle et son gris de Toussaint, pour envahir d’un sentiment fataliste une âme que se partagent le désir et la mort.
Il est quatre heures. Le chat dort sur le fauteuil près de la fenêtre. Parfois il se réveille, ouvre sur moi des yeux glauques où mincit la prunelle et qui appartiennent encore au sommeil ; il se hausse sur ses pattes, fait le pont, le dos bombé, bâille et se recouche en rond. Il est cinq heures. Elle ne viendra pas. Je me répète ironiquement cette phrase : « Est-ce que je pourrais passer un seul jour sans vous voir ? » Elle ne viendra pas. Alors, quand l’espoir vous quitte, on sent tout son être se rétrécir ; on a perdu toute importance, toute confiance en soi ; on est une chose à chaque seconde plus réduite, plus négligeable, plus humiliée.
Il est six heures. Sur une branche, près de la fenêtre, un rouge-gorge chante parce que le soir est doux et que le printemps vient. La nuit se fait peu à peu. Voici Paul qui rentre.
— Comment, pas de lumière ! s’écrie-t-il. Il fait noir ici comme dans un four ! Comment vas-tu ? Moi, ça va mieux.
Il est gai. Ma voix tremble un peu pour lui demander :
— Tu l’as vue ?