— Pourquoi ennuyé ?

— Tu sais bien ce que je veux dire.

— Tu veux dire que je suis nerveux parce que Javotte qui ne devait pas venir n’est pas venue ? C’est bien cela ? Dis-le sans détour.

— Mais je le dis.

Voilà où nous en sommes. Je ne puis plus parler ou me taire, être sombre ou rasséréné sans qu’elle lise le nom de Javotte dans mon animation comme dans mon silence, dans mon espérance comme dans mon découragement.

Et le pire, c’est qu’elle a raison.

Je déplore sa clairvoyance. Je souffre de la voir souffrir. Quant à ces petites piqûres, si elles m’impatientent, je fais un effort pour ne pas le montrer. Comment me fâcherais-je ? C’est l’envers des grandes affections d’être un peu despotiques. Il serait trop commode d’attendre d’un cœur tous les dévouements, tous les sacrifices et de ne pas admettre qu’il devienne ombrageux, même lorsqu’il se trompe en redoutant de perdre la place qu’il occupe dans votre vie. Et puis, le voudrais-je, comment me défendre ? On est armé contre les injures, on résiste à la violence ; mais que faire contre la faiblesse ? Quand je vois, à table, qu’elle laisse passer les plats sans y toucher et que son pain reste intact ; quand, dans sa chambre, sur sa table de nuit, mes yeux ne peuvent éviter le flacon de chloral dont le niveau baisse, comment me défendre contre cela ? Comment supporter que son cher visage soit crispé par la souffrance chaque fois que Javotte vient, comment demeurer insensible quand elle répond à mon interrogation inquiète : « Je n’ai rien, je n’ai rien… » en détournant des yeux qui ont pleuré ?

Plusieurs fois, le médecin s’est présenté, probablement appelé par elle. Je ne l’ai pas reçu. A quoi bon ? Je ne veux pas le voir. Je ne veux pas savoir.

D’ailleurs, qu’apprendrai-je ? Que ce surmenage sentimental m’épuise ? Je ne l’ignore pas. J’ai eu deux syncopes cette semaine. Mon cœur bat, tout le jour, comme un marteau de forge et, dans ma poitrine, c’est bien un feu de forge, enfermé, dévorateur, qui envoie à mes pommettes ce double reflet de brasier. Je me consume, je me consume et, quelque matin, il ne restera plus de moi qu’un petit tas de cendres chaudes…

Pourtant, bien que je vive dans l’insécurité, l’inquiétude et le tourment, je vis ! Il est des moments où il me vient de Javotte une détresse plus angoissante que l’agonie ; il en est d’autres où ce qu’elle m’apporte de félicité me bouleverse plus que ne le ferait le miracle de ma guérison. Je suis incendié de fièvre, j’ai la gorge serrée, j’étouffe, je n’en puis plus ; mais je vis ! Je vis plein de témérité et de terreur. La lune qui monte, pleine derrière les peupliers et, soudain, comme une coupe se déverse, répand sur la route sa lumière ensorcelante, la mer qui expire sur le rivage avec un bruit lointain d’acclamations, la douleur, la musique, les plus beaux poèmes, jamais ne remueront l’inconnu de mon être, n’empliront mon âme de trouble, de vertige et parfois d’une envie de mourir comme le fait, d’un regard, cette créature que j’aime. Je l’attends ; l’heure passe ; il me semble que je vais la perdre ; c’est un supplice sans nom. Mais elle arrive : tout s’apaise, et je remets avec ivresse entre ses mains mon cœur haletant, délivré.