Parfois, quand elle est restée une partie de l’après-midi auprès de moi ; quand s’est satisfait, engourdi, le besoin que j’ai de sa présence, il advient que je me crois saturé d’elle. Je m’imagine un instant que je ne l’aime plus. Mais à peine est-elle partie que je cours au balcon pour la suivre des yeux. C’est généralement l’heure où le soleil, après une belle journée, commence à pâlir de fatigue. Ma vie n’est plus en moi ; elle palpite dans l’ombre légère qui danse autour de sa robe. A chaque pas qu’elle fait, un à un, se retirent avec elle les biens qu’elle m’apporta. Le doux, le triste enivrement, qui me cachait mon sort, me quitte. Je la vois encore. Son éloignement allonge mon regard. Je ne la vois plus… Alors, chaque fois, je retrouve la chambre désenchantée ; je me sens diminué, dépossédé, appauvri ; j’ai perdu la lueur secrète qui m’éclairait. Je suis comme l’acteur qui vient de jouer dans une apothéose un rôle de roi et qui, derrière le décor, n’est plus qu’un petit homme éteint et déguisé.

Je rends mal ce que j’éprouve. Je sens bien, je sens trop ce que j’ai à dire, mais le dire !… Si j’en étais capable, il ferait chaud entre ces feuillets et, sous chacun d’eux, en prêtant l’oreille, on entendrait ce cœur qui bat si fort. Une certaine griserie de l’esprit peut conduire à l’attitude où se rencontrent la voix, le souffle, l’éloquence qui me manquent. Mais cette attitude, à peine vais-je y atteindre que je dois m’arrêter, trahi par mes forces. Un spasme intolérable me noue tout l’être ; je m’évanouirais. Les mots qu’il faudrait sont là ; un diamant sombre est en moi, je vais l’extraire, et l’outil me tombe des mains. Je voudrais me donner tout entier ; je ne le puis. A chaque instant, il manque à ce que j’écris un ton au-dessus ; et pourtant, à cause de la nuit qui l’environne, me vie atteint cette heure émouvante et mystérieuse où, dans chaque hameau, au bord de la rivière, sur un chemin de halage, à la lisière des bois, au sein de la montagne, monte le chant d’un batelier, d’un artisan ou d’un pâtre attardés, un de ces chants modulés et graves qui font s’incliner l’âme vers le jour qui finit. Ne pourrai-je tirer de moi un de ces beaux chants du soir dont on écoute longtemps planer le vol dans l’espace ?…


Avec Paul, c’est une guerre sourde. J’ai, suspendue sur moi, sa jalousie frémissante. Il ne soupçonne pas la vérité ; mais ces visites que Javotte me rend lui sont insupportables. Il se respire dans cette maison une odeur de mensonge qui le tient en éveil ; et, d’ailleurs, quand on passe devant un homme qu’éclaire l’amour, est-ce qu’on ne reçoit pas un peu de cette caresse dorée que vous renvoie, l’hiver, d’une façon contenue, un mur frappé par le soleil ?

De mon côté, je ne puis soutenir l’idée qu’ils se rencontrent, qu’ils se voient ou seulement qu’il rôde autour d’elle. Le poison est en nous ; il fait son œuvre et, bien que nous nous efforcions de garder un ton naturel, amical, nous nous sentons hostiles, ennemis. Il épie une ombre sur mon visage ; moi, embusqué derrière un sourire, je défaille quand il vient à moi, illuminé par une heure passée auprès d’elle, quand je retrouve sur ses gants le parfum de Javotte. Et, tandis qu’il jette son chapeau sur un meuble avec une insouciance feinte ou qu’il sonne pour le thé, tandis que je prononce : « Belle journée, mon vieux ! » nous sommes repliés sur nous-mêmes, prêts à bondir l’un sur l’autre, prêts à hurler, à nous mordre.

Cette situation équivoque ne saurait se prolonger. Nos silences deviennent oppressants, et il tombe sur nos visages cette lumière fausse qui précède l’orage.

C’est samedi. Javotte vient de me quitter. Paul rentre. Le voici dans ma chambre. Sa voix n’a pas de timbre ; il est découragé, triste, abattu. Je le considère, pendant qu’il s’assied dans le fauteuil, près de la fenêtre qu’emplit la nuit.

— Elle n’est pas venue aujourd’hui ?

Pour qu’il me pose, au point où nous en sommes, une telle question, il faut qu’il soit à bout. Je réponds :

— Si, un instant.