Il reprend :
— C’est pour cela que je ne l’ai pas rencontrée… Quelle journée !… Tu connais, sur la route de Bayonne, la propriété de la Vaucoupée… Il y a là un jardinier qui cueille tous les samedis, à son intention, des fleurs qu’elle va chercher, pour en garnir ses vases le dimanche. Je suis allé me promener dans les environs, puis j’ai poussé jusqu’à Laressore où elle va quelquefois voir son filleul ; au retour, j’ai passé chez les Salaberry, chez Mme L’écuyer, partout où j’espérais la voir ; cette journée m’a brisé… Tiens, ce matin, à huit heures, on a frappé ; j’ai cru que c’était une lettre d’elle pour moi. Non, rien… eh bien ! depuis ce moment, chaque fois que je respire, ça me fait mal là…
Je le vois si pâle, si désarmé, si malheureux que je suis attendri, ému. Je voudrais pouvoir lui dire : « Ne souffre plus, je te la donne. » S’il m’ouvrait les bras, je m’y jetterais, et cet homme que je croyais haïr, j’ai un besoin désespéré qu’il m’aime. Cependant il s’est levé ; d’un geste, il m’invite au silence. Un chant, dans la nuit, est monté venant de la villa Suzanne dont où aperçoit les fenêtres éclairées et ouvertes.
— Écoute, me dit-il. Tu n’entends pas ? On dirait que c’est elle.
Je suis ému ; je voudrais qu’il n’eût pas ce visage tiré et pâli, je suis plein de rêves généreux ; alors pourquoi l’instinct de défense est-il le plus fort, pourquoi ai-je répondu :
— Je ne crois pas… non…
D’ailleurs, comment pourrait-il s’y tromper ? Est-il deux voix ici, en est-il tant dans le monde qui aient ce pouvoir mystérieux sur le cœur des hommes ?
— J’en aurai la certitude, dit-il en me quittant.
Il est parti et j’attends anxieux. La voix qui chantait s’est tue. Une demi-heure s’écoule, et Olive, avec son petit air sournois, vient me dire :
— Est-ce qu’il faut mettre le couvert ? Monsieur Paul est avec quelqu’un dans la salle à manger. Je ne sais si je peux entrer…