— Attends.

Quelques instants plus tard, Paul revient. Il n’est plus las, accablé ; une ardeur nouvelle est en lui ; il parle vite, animé.

— Tiens, ta mère n’est pas là… je voulais lui dire… On mangera un peu plus tard parce que j’étais en bas, avec Javotte, dans la salle à manger. En te quittant, je lui ai fait porter un mot… Je n’en pouvais plus… Elle est venue et la magicienne a opéré. Quels lendemains je me prépare ! Cela m’effraye… Mais ce soir je suis heureux… Elle m’a pris dans ses bras ; elle m’a dit ces choses qui vous ôtent le mal comme avec la main… elle ne voulait plus me quitter… elle a ouvert sa jaquette et l’a refermée sur moi pour me retenir plus longtemps.

Cachée par la couverture qui me recouvre, ma main, à travers l’étoffe du gilet, enfonce ses ongles dans ma poitrine. Elle l’a pris dans ses bras, elle l’a enfermé dans sa jaquette. Ah ! que cela fait mal !

Amant naïf, ignorais-tu à ce point les petites félonies de l’amour ? N’avais-tu pas prévu ce qui t’arrive ?… Oui, je l’avais prévu. Ne lui disais-je pas : « Songez-y, si vous alliez maintenant faire entendre à Paul que, lui aussi, vous l’aimez, songez au mal que vous pourriez nous faire à l’un et à l’autre, à notre affreuse jalousie, songez que vous commettriez là, surtout vis-à-vis de moi, une action vilaine et lâche, parce que je suis faible, parce que je suis blessé, parce que je suis malade… » Je lui parlais ainsi et je revois, dans un éblouissement, la façon victorieuse dont elle m’ôta le doute. Depuis, je souffrais encore de ce que Paul rôdait autour d’elle ; j’étais jaloux du désir qu’elle mettait en lui ; je regardais ses entreprises menacer mon bonheur ; n’importe ! je la croyais toute à moi… Un homme de sang-froid devant ce geste de femme coquette, ne saurait comprendre mon désespoir, ni la fièvre, ni la folie des heures qui suivirent ; quiconque recevrait ma confidence me dirait qu’il y a disproportion entre une peine si véhémente et une faute si vénielle ; mais personne ne recevra ma confidence, puisque je la fais à tout le monde et que le lecteur, qui surprend dans un livre le cri d’une douleur éprouvée, s’imagine « que cela n’est pas arrivé ». D’ailleurs, quand il lira ces lignes, ce qu’il pensera, je ne le saurai pas, ce qu’il pourrait me dire, je ne pourrai pas, je ne pourrai plus l’entendre…

On nous appelle pour le dîner ; il faut descendre, cacher ma torture. Pourquoi, par quelle cruauté Paul m’a-t-il dit cela ? Cruauté inconsciente, sans doute. Il ne sait pas ; il ne peut pas savoir… mais il saura ; je vais parler ; le silence me tue. A table, je ne puis manger, et son appétit me révolte. Un instant, il a surpris mon regard sur lui ; n’a-t-il pas compris ? Et toute la soirée au coin du feu, n’a-t-il pas lu en moi ? Alors pourquoi me taire plus longtemps ? Quand il m’a dit bonsoir, je ne pouvais me décider à le quitter, et nous nous sommes regardés comme si nous avions quelque chose de décisif à nous dire. Comment mon trouble aurait-il pu lui échapper ? Dans ma chambre, je l’attends. Il va venir. Nous allons parler. Quoi qu’il arrive, il en sortira du soulagement pour moi. Il a ouvert sa porte. Il vient. Non ; il demande de l’eau chaude. Alors, alors quelle nuit je vais passer !… Ma mère à son tour me quitte. Je suis au lit, la fenêtre ouverte. Demain, je verrai Javotte ; je lui ferai porter un mot. Elle sera là vers deux heures. Elle me dira des paroles qui me rendront soumis et crédule. Peu importe qu’elle mente, pourvu que je cesse de souffrir, pourvu que je la croie. Mais jusque-là, j’ai dix-sept heures à attendre, dix-sept heures à sentir s’exaspérer ce mal qui est en moi, cette chose douloureuse et vivante que je porte, qui se soulève et suffoque dans ma poitrine comme un torturé dans son cachot. Encore dix-sept heures ! Comment calmer ce délire ? Si je réunis les mains, je sens entre chaque doigt le choc intérieur du sang qui passe tumultueux. Chacune de mes veines est un pouls. Si je me tourne sur le côté droit, j’entends battre mon oreille droite d’une façon insoutenable ; si je me tourne sur le côté gauche, c’est mon oreille gauche qui bat ; si je touche mes tempes, ce sont mes tempes ; si je reste étendu sur le dos, mon cœur saute et heurte mes côtes avec un bruit accéléré de galop. Et ce cerveau incendié que rien ne peut éteindre ! Qui m’ôtera ce cerveau dément et ce cœur insensé ?…

J’ai appuyé mes mains sur le marbre de la table de nuit sans calmer leur fièvre ; j’ai bu, sans me désaltérer, le contenu de la carafe. Ma peau brûlante ne me laisse pas dans ce lit une place tolérable. Elle l’a pris dans ses bras ; elle a refermé sur lui sa jaquette par un geste d’amoureuse possession. Ah ! mauvaise, mauvaise, pourquoi as-tu fait cela ?

Que lui importais-je, moi qui vivais retiré, blessé, ne voyant personne ? Pourquoi est-elle venue me chercher au fond de ma solitude ? Qu’avait-elle besoin d’un triomphe de plus ? Moi qui avais fini par croire en elle, moi qui lui suis plus soumis que son ombre, plus fidèle que son chien, qui lui appartiens mieux que le sang de ses veines… Pourquoi, pourquoi a-t-elle fait cela ?

J’entends dans la cuisine un tabouret qui trébuche. C’est le chat qui se lèche. A chacun de ses mouvements, le tabouret, boiteux, heurte le dallage avec un petit bruit qui, à la longue, agace l’oreille. Plusieurs fois Paul s’en est plaint, et on a cloué sur le pied le plus court une rondelle de liège qui a dû se détacher. Mais Paul ne s’éveille point. Autrement je le connais ; il se lèverait, il irait faire taire ce bruit à l’aide d’un petit tampon de papier. Non, il ne s’éveille point. Il dort d’un cœur tranquille, lui !…

La nuit est d’une fraîcheur de source ; mais elle ne m’apaise pas. A tous les points où je porte mes pensées, quelque chose qui m’a précédé se démasque et je retrouve l’image de la trahison ; si loin qu’aille mon esprit, partout la douleur et la jalousie sont là qui m’attendent. Est-ce que ce supplice ne va pas cesser ? Je souffre tellement que, parfois, je prends ma tête entre mes mains et que je la berce doucement pour la consoler ; je souffre tellement que je voudrais m’écrier :