— Tu l’aimes donc tant que ça ?

Je fais signe de la tête : « Oui… oui… tant que ça. »

Après un silence, avec un peu d’hésitation, elle prononce :

— Si tu l’aimes à ce point, épouse-la.

J’ai répondu :

— S’il le faut, j’irai jusque-là.

Alors, il se passe cette chose inattendue que j’aurais dû prévoir sans doute. J’ai parlé pour être plaint, pour être consolé, tout à ma douleur, et sans songer à sa douleur à elle. Elle s’est un peu reculée. Son visage, tout à l’heure si ému, s’est refermé. Tout en elle se contracte, et elle s’écrie avec amertume :

— Ah ! menteur ! menteur !… Quand tu me disais : « Ma pauvre maman, je veux te consacrer ce qui me reste de vie ; je veux te faire une vieillesse heureuse. » Comme tu mentais, comme tu mentais !

J’aurais dû prévoir cette explosion. Si elle m’a suggéré : « épouse-la », c’était pour m’éprouver, pour connaître mon degré de démence, je le comprends trop tard. Son cri instinctif est le seul que je devais attendre de cet être si spontané, si simple, si naturel ; car, au fond d’une amie, d’une sœur, d’une mère, il y a toujours une femme.

Jusqu’ici, elle voyait bien que j’épuisais mes forces dans une aventure sans issue ; mais comment aurait-elle pu croire que je serais si fou ? Elle cherchait à se rassurer ; et voilà que j’ai parlé. Alors elle se révolte ; elle perd un peu la tête.