— Quant à moi, je ne verrai pas cette chose ! Je ne verrai pas cette chose !…

Elle quitte ma chambre. Paul la suit en déclarant :

— Il est fou… Il déraisonne… Il est à enfermer…

Voilà ce que j’ai fait. Auparavant, les mêmes éléments de discorde étaient dans cette maison, mais le silence maintenait la cohésion. Le drame couvait sourdement à l’intérieur de nous : mais au-dessus, en surface, c’était l’équivoque, c’était la paix encore ; ma mère m’embrassait, Paul me tendait la main. J’ai détruit le silence ; j’ai tout détruit.

La matinée se passe. Aucun bruit ne s’entend dans cette maison où l’on sent que, derrière chaque porte, il y a quelqu’un qui souffre. Le temps s’écoule, et ce cœur qui bat toujours comme un marteau de forge !… J’ai parlé ; il le fallait ! Je respire mieux. Je ne pouvais plus ruser, plus feindre. Je la veux à moi avec tous les périls que comporte ma folie. Quand je l’aurai, je saurai bien la garder… Mon bonheur, si court qu’il soit, durera bien autant que moi-même. Je suis sourd à la raison. Je m’exalte. Elle sera là ; je l’imagine étendue à mon côté, défaite, lasse, épuisée ; ainsi elle arrivera à me ressembler ; mais, elle, c’est l’excès du plaisir et de la volupté qui mettra sur sa pâleur l’image de la mort…

Alors elle s’endormira et je la regarderai dormir ; puis l’ombre de la nuit me dérobera ses traits et je me tiendrai de remuer, de tousser pour ne pas l’éveiller. Je verrai passer avec une lenteur infinie les heures qui me sépareront du jour ; mais le matin, je sentirai se dissiper magiquement le poids de l’insomnie ; je ne saurai plus si le jour est maussade, s’il fait froid, s’il fait sombre parce que, au creux tiède de son bras, reposera ma tête et qu’elle me dira, de sa voix la plus douce : « Mon amour, es-tu bien ? »

A midi, Olive vient me demander si elle doit me servir dans mon lit :

— Non, merci, je ne déjeunerai pas.

— Alors, personne ne déjeune, aujourd’hui ? En bas, c’est la même chose.

Elle s’en va, sans bruit. La maison est toujours muette ; le marteau de forge de mon cœur résonne seul dans le silence de la chambre ; et le temps passe encore. Vers deux heures, j’entends des pas, des voix, la voix de Javotte dans l’escalier. Voilà, le moment est venu ; mon sort va se décider.